Les femmes autochtones déplacées de Colombie

Gina Escobar Cuero

Les peuples autochtones constituent souvent l’un des groupes les plus vulnérables parmi la population des personnes déplacées de l’intérieur en Colombie, et il est d’autant plus difficile de leur apporter protection et assistance  que leur culture et leurs besoins sont trop peu compris.

On estime que la Colombie compte plus de 49 millions d’habitants, dont 1,5 % de peuples autochtones. Selon la Constitution de 1991, ces peuples ont le droit de posséder les terres où ils pratiquent leur culture. Ces territoires autochtones, généralement situés dans des zones isolées du pays, sont souvent riches en ressources naturelles, si bien qu’ils attirent différents acteurs participant au conflit armé colombien. Au fil des années, un nombre croissant de peuples autochtones ont été déplacés par les violences ou les menaces de violence.

Pour ces peuples, la perte de leur territoire constitue un problème majeur ; les communautés sont divisées et les familles séparées. Dans de nombreux cas, les femmes autochtones finissent seules et/ou en tant que chef du ménage après le meurtre de leurs partenaires. Craignant que les auteurs de ces violences ne viennent les trouver, un grand nombre d’entre elles fuient vers les villes, où elles sont forcées de vivre dans des conditions sordides. Toutes ces raisons contribuent à la « … destructuration de communautés entières et au risque de disparaître en tant que peuples distincts et différents »[1].

Le cas des femmes zenu

Les Zenu sont un peuple autochtone vivant principalement dans le nord de la Colombie. Leurs activités économiques principales sont la production artisanale et l’échange de produits agricoles avec d’autres groupes autochtones. Au sein de la famille, les femmes sont responsables de l’entretien d’un jardin appelé el patio dans lequel elles font pousser des légumes, des fruits et des plantes médicinales destinés à la famille, et où elles élèvent également des animaux domestiques. Selon une perspective communautaire, les femmes aident à créer un « réservoir de biodiversité », d’autant que certains patios compteraient jusqu’à « … 28 espèces de légumes, 30 espèces de fruits et plus de 70 espèces de plantes médicinales »[2]. Les femmes sont également en charge de la médecine traditionnelle et des activités de tricot. Par ces divers moyens, les femmes zenu jouent un rôle important dans la survie de leur communauté – et dans ce rôle, les terres sont cruciales.

En situation de déplacement, le rôle des femmes zenu change soudainement. Dans de nombreux cas, elles rencontrent des difficultés telles que l’absence de logement, de sécurité alimentaire, d’éducation et d’emploi. Comme le niveau d’instruction de nombreuses femmes zenu dépasse rarement le primaire, la plupart des possibilités d’emploi qui s’offrent à elles sont mal payées et temporaires, et presque toutes les femmes et les familles déplacées sont forcées de louer leur logement. Le manque de terres pour créer un patio compromet la sécurité alimentaire de la famille. De plus, comme les femmes doivent travailler à l’extérieur du domicile, elles sont moins en mesure de s’occuper de leurs enfants, si bien que ces derniers sont davantage exposés au risque de rejoindre une bande. Le déplacement interne modifie donc considérablement le rôle des femmes zenu et compromet la survie de l’ensemble de la communauté.

La réponse inadaptée du gouvernement

En Colombie, la loi 387 de 1997 avait pour objectif de prévenir les déplacements internes et de venir en aide aux personnes qui avaient été déplacées. Chacun des 32 départements du pays devait décider d’un budget annuel pour mettre en œuvre les programmes correspondants, mais, en raison du manque de supervision par le gouvernement, la mise en œuvre de ces programmes s’est avérée très variable, et donc l’assistance fournie également. Dans le cas des peuples autochtones, les administrations locales n’ont pas compris quels étaient leurs besoins spécifiques et n’y ont pas répondu. 

Pour accéder à l’assistance, les personnes déplacées de l’intérieur (PDI) doivent s’enregistrer auprès du Registre colombien des victimes. Une fois leur enregistrement confirmé, les PDI ont le droit de bénéficier de l’aide humanitaire d’urgence, qui vise à couvrir leurs besoins élémentaires immédiats ; une seconde étape de ce programme met à disposition une assistance à la génération de revenus et au logement en vue de garantir la stabilité économique et sociale. Les conclusions d’entretiens organisés avec les femmes zenu de la communauté de Pasacaballos, dans la ville de Carthagène, révèlent qu’avec ce système d’enregistrement, les femmes autochtones éprouvent des difficultés à accéder à l’aide. Ces difficultés découlent de certaines circonstances, par exemple du fait que les femmes ont été déplacées plus d’une fois et n’ont donc plus droit à une assistance.

Et pour celles qui ont bénéficié d’une assistance, celle-ci s’est généralement avérée insuffisante ou de mauvaise qualité, ou a été fournie avec du retard. Par exemple, certaines femmes ont bénéficié d’une assistance financière pour couvrir leur loyer deux ans après avoir sollicité de l’aide. Ou encore une assistance financière avait été promise à une femme, mais elle n’a finalement reçu qu’une partie du payement sous forme de denrées alimentaires (de mauvaise qualité), de quatre chaises et d’un ensemble de cuillères. Plusieurs années plus tard, elle devait toujours 40 % des fonds promis. Ce type d’assistance n’est autre qu’un gaspillage de ressources pour le gouvernement, dans la mesure où il ne donne pas aux femmes les outils dont elles ont besoin.

L’organisation inefficace de l’assistance par le gouvernement et la compréhension insuffisante des véritables besoins des femmes autochtones déplacées se révèlent préjudiciables non seulement pour la survie à court terme des femmes zenu déplacées de l’intérieur et de leur famille, mais aussi pour la survie à long terme de leur communauté et de leur culture.

 

Gina Escobar Cuero ginapescobarc@yahoo.com
Candidate au doctorat du Département d’études du développement de l’Université de Vienne www.univie.ac.at



[1] Organización Nacional Indígena de Colombia/National Indigenous Organisation of Colombia http://repositorio.uasb.edu.ec/bitstream/10644/631/1/RAA-08-ONIC-El%20desplazamiento%20ind%C3%ADgena%20en%20Colombia.pdfd

[2] Vélez G A and Valencia M (1995) « Comunidad Zenú del Volao: De las cenizas del desplazamiento forzoso resurge la vida », Biodiversidad, sustento y culturas www.grain.org/e/803

 

RMF 56
Octobre 2017

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