Réfugiés dans les villes : expériences d’intégration

Karen Jacobsen

Dans les pays de premier asile, de transit et de destination, ce sont de plus en fréquemment les villes et les centres urbains qui absorbent les réfugiés. Nous devons examiner ce qui se passe au niveau local pour mieux comprendre l’intégration urbaine en tant que processus partagé tout autant par les réfugiés que par les communautés qui les accueillent.

Les villes – particulièrement dans les pays de premier asile – se trouvent en première ligne pour faire face au déplacement des réfugiés et sont souvent l’endroit où ils s’installent ou passent de longues périodes. Lorsque des réfugiés arrivent dans une ville, ils modifient le tissu des relations sociales, politiques, culturelles et économiques, ce qui par contrecoup influence également l’expérience des réfugiés eux-mêmes. Le projet Réfugiés en villes (Refugees in Towns (RIT) project) du Feinstein International Center de l’Université Tufts est une nouvelle initiative qui a pour objet d’approfondir la compréhension de l’intégration des réfugiés urbains, en mettant en exergue la double expérience des réfugiés et des villes dans lesquelles ils se sont installés. La recherche universitaire et stratégique tend à se concentrer sur le niveau national ou mondial, n’appliquant que rarement un prisme local au récit. Le projet RIT explore l’intégration telle qu’elle se produit dans les villes, une dimension importante, mais absente de notre compréhension à la fois de l’intégration des réfugiés et du développement urbain.

Le projet RIT s’appuie sur toute une gamme de méthodes pour mener à bien une étude de cas visant les villes et les centres urbains qui ont accueilli des réfugiés[1]. Il se concentre, à l’aide d’approches qualitatives, sur l’expérience telle qu’elle est vécue dans les villes d’accueil et les quartiers de réfugiés des grandes villes, mais en partant toujours de la base. L’étude est menée par les personnes qui vivent ou travaillent sur place, et chaque étude de cas présente un angle différent en fonction de la perspective et des intérêts du chercheur. Ces études de cas recueillent l’expérience vécue par les réfugiés et leurs hôtes, ainsi que l’impact produit par une population réfugiée sur les services locaux, la gouvernance des villes et la cohésion sociale. La portée du projet RIT est mondiale, et des études de cas sont déjà en cours dans des villes d’Amérique du Nord où des réfugiés ont été réinstallés, dans des pays de transit (Mexique et Grèce) et dans des pays de premier asile (notamment en Afrique du Sud, au Liban et en Turquie).

Sur le plan universitaire, les constatations de ces études de cas viendront renforcer l’élaboration d’une théorie sur l’intégration des réfugiés en répertoriant et analysant la manière dont les réfugiés urbains et les communautés d’accueil évoluent côte à côte. D’un point de vue pratique, le projet soutient la politique urbaine au niveau local en apportant des orientations et des informations aux décideurs communautaires, aux ONG et aux responsables municipaux. Notre ambition est de contribuer à transformer les villes en espaces urbains accueillants pour les migrants et les réfugiés, capables de tirer tous les avantages que les réfugiés sont susceptibles d’apporter et capables également d’identifier les pratiques qui fonctionnent le mieux pour faire face aux difficultés que pose l’intégration.

Pourquoi ce projet et pourquoi maintenant?

En janvier 2017, la nouvelle administration Trump a commencé à modifier la politique sur les réfugiés des États-Unis (É-U) en introduisant des interdictions de voyager et en suspendant certains volets des programmes de réfugiés. À travers les États-Unis, les villes ont réagi différemment : certaines se sont proclamées « villes sanctuaires » et ont proposé diverses formes de résistance, alors que d’autres ont soutenu les efforts de l’administration Trump. Il ne fait aucun doute que ces développements politiques aux niveaux fédéral et local vont avoir un impact sur l’expérience d’intégration à la fois des nouveaux arrivants, des réfugiés de longue date et des demandeurs d’asile. Partout dans le monde, les mêmes dynamiques politiques sont à l’œuvre. Dans des pays de premier asile comme la Jordanie et la Libye, dans des pays de transit comme la Grèce et le Mexique, et dans des pays de destination comme l’Allemagne et la Suède, ce sont les villes et les centres urbains qui absorbent les réfugiés et les migrants. Il est donc crucial de comprendre cette expérience et de trouver des moyens pour soutenir les villes dans lesquelles les réfugiés vont bien souvent s’établir pendant de longues périodes. Nos études de cas vont :

Cartographier la population réfugiée : en quantifiant la distribution et la taille des différentes populations de réfugiés par nationalité dans la ville, chaque étude de cas parviendra à créer une carte montrant si les réfugiés se concentrent dans certaines zones et dans lesquelles en particulier, et de quelle manière cette distribution s’est modifiée au fil du temps. Cela permettra, par exemple, de montrer les endroits où les réfugiés en provenance d’autres régions du pays se sont réinstallés pour rejoindre une « communauté d’ancrage », comme c’est le cas des Somaliens qui viennent d’autres endroits des États-Unis pour rejoindre une communauté établie depuis longtemps à Lewiston dans le Maine.

Consigner le vécu des réfugiés : les études de cas recueilleront les informations sur les aspects économiques et financiers : la manière dont les réfugiés recherchent des moyens d’existence, leurs sources de revenu et de soutien (à la fois local et transnational) et leurs obligations financières (comme des dettes auprès des passeurs ou le remboursement d’emprunts de voyage à l’OIM). Elles chercheront en outre à établir si les réfugiés sont devenus actifs politiquement, à savoir comment ils se mobilisent et quels sont les types de réseaux sociaux et politiques locaux et transnationaux qui ont pu émerger. Elles tenteront également de découvrir de quelle manière les réfugiés eux-mêmes comprennent l’intégration et exploreront les attitudes des réfugiés face à l’avenir.

Explorer l’impact urbain : chaque étude de cas examinera l’impact économique des réfugiés sur la ville, notamment en termes d’emploi, de création d’entreprises, de liens commerciaux et de marché du logement/marché locatif, ainsi que leur impact sur les services comme la santé et l’éducation, et sur les infrastructures, notamment le transport et l’eau. Chaque étude de cas examinera la manière dont les résidents et les autorités urbaines vivent et interprètent ces effets, et la manière dont ils y répondent socialement et politiquement. Le projet cherchera également à identifier comment les autorités municipales et les maires ont répondu à l’arrivée des réfugiés et comment ils ont cherché à gérer leurs relations avec le gouvernement national ou fédéral.

Ces trois grands axes de recherche sont conçus pour orienter les études de cas, mais nous sommes ouverts et encourageons également d’autres thèmes et voies de recherche.

Présenter des études de cas

Si vous êtes vous-mêmes réfugié(e), travailleur(e) social(e) ou résident(e) dans une ville qui accueille des réfugiés, nous vous encourageons à rédiger une étude de cas. Le cas échéant, nous pouvons vous associer à un étudiant diplômé de l’Université Tufts ou d’une autre université qui peut vous guider à travers les différents aspects de cette étude. Nous acceptons également la soumission d’études de cas menées de manière indépendante. Notre objectif est d’entendre différentes voix et perspectives locales sur la manière dont se produit l’intégration urbaine, et nous encourageons la réalisation d’études de cas reflétant des points de vue et des opinions politiques diverses.

Les études de cas seront examinées et intégrées à la base de données du projet RIT, et seront accessibles au public par le biais du site Web du projet. Chaque ville dont le profil aura été établi bénéficiera de sa propre page Internet, initialement hébergée par le chercheur original qui pourra inviter d’autres personnes à contribuer aux données relatives à l’étude de cas. Nous cherchons à utiliser des approches de recherche variées, y compris des médias visuels comme des documentaires, du théâtre et de la danse, et nous encourageons les approches créatives de toutes sortes d’artistes.

 

Karen Jacobsen Karen.jacobsen@tufts.edu
Professeure, Chaire Henry J. Leir sur la Migration mondiale, Fletcher School of Law & Diplomacy, Université Tufts.
http://fic.tufts.edu/research-item/refugees-in-towns

Pour plus d’information, veuillez contacter l’auteure, le chargé du projet RIT, ou le responsable du projet RIT Charles.simpson@tufts.edu



[1] Des explications plus complètes sur nos méthodes de recherche sont disponibles sur : http://fic.tufts.edu/research-item/refugees-in-towns/

 

RMF 56
Octobre 2017

Table des matières

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