La 72 : une oasis le long des routes migratoires mexicaines

Alejandro Olayo-Méndez

Au Mexique, les abris gérés par des locaux le long des routes migratoires apportent un répit et un appui particulièrement bienvenus. Face aux violences, au resserrement des politiques migratoires et aux obstacles du quotidien, les personnes travaillant au refuge La 72 s’efforcent de respecter la dignité des personnes tout en assurant leur sécurité.

Il est samedi et tout le monde passe la nuit à danser. Un groupe de jeunes hommes utilise des seaux en plastique pour un concert de percussions improvisé. Ce n’est pas avant 3h40 du matin que tout redevient calme. À 8h30, la vie normale reprend son cours, lorsqu’une voix bien connue rompt le silence. « Mes amis, levez-vous. Il faut nettoyer. » C’est frère Aurelio, l’un des frères franciscains qui travaille au refuge. Un nouveau jour commence à La 72, « Maison et refuge pour les migrants », dans le sud du Mexique[1].

Alors que le Mexique est depuis longtemps connu en tant que pays d’émigration, il est devenu plus récemment un important pays de transit pour les personnes quittant l’Amérique centrale pour rejoindre les États-Unis, de même qu’un nouveau pays de destination. Un nombre croissant de personnes fuyant les violences dans le Triangle du nord de l’Amérique centrale[2] (El Salvador, Guatemala et Honduras) sollicitent le statut de réfugié au Mexique. Ces dernières années, les principaux itinéraires utilisés par les migrants et les demandeurs d’asile se sont caractérisés par une augmentation de la violence, des risques et des coûts financiers pour leurs utilisateurs, en conséquence du resserrement des politiques migratoires, de l’intensification de la surveillance des frontières (tant au Mexique qu’aux États-Unis) et de l’augmentation des activités criminelles le long des routes migratoires. Cette augmentation est due en partie au chevauchement entre les routes migratoires et les routes utilisées par les trafiquants de drogue et les bandes criminelles.

Le long de ces routes, un réseau d’organisations humanitaires géré par des organisations non   gouvernementales locales (dont un grand nombre sont confessionnelles) s’est développé en vue de porter assistance aux migrants et de défendre leur cause. Fin 2016, on y dénombrait environ 85 organisations offrant à manger, un abri, des premiers secours et une formation aux droits de l’homme, ainsi qu’aux questions pratiques de santé et de sécurité. La 72 est l’une d’entre elles.

Établir un espace humanitaire

La 72 est située dans la petite ville de Tenosique, dans l’État mexicain de Tabasco, à 58 kilomètres de la frontière séparant le Mexique et le Guatemala. Les migrants et les demandeurs d’asile y arrivent dans l’espoir de sauter sur un train de marchandises, dans le cadre de leur tentative de rejoindre les États-Unis. Alors que les migrants passant par la ville n’utilisent pas tous les services de La 72, on compte entre 120 et 140 migrants qui séjournent chaque jour dans cet abri. La plupart d’entre eux sont originaires du Honduras, mais certains viennent également du Guatemala et du Salvador, et parfois même d’autres pays d’Amérique du Sud ou de pays africains.

Les migrants arrivent le plus souvent à pied, mais ceux qui ont suffisamment d’argent et sont parvenus à éviter les patrouilles frontalières arrivent par transport public. Un grand nombre d’entre eux sont victimes de vol par les bandes criminelles en activité sur ces 58 kilomètres qui séparent Tenosique de la frontière. Il arrive que la violence atteigne un degré de brutalité extraordinaire, les femmes étant victimes de viol collectif tandis que les hommes du groupe sont tenus en otage à bout portant ou menacés avec des machettes. Comme les autorités ont installé des points de contrôle des frontières tout le long des routes principales, les migrants en situation irrégulière n’ont d’autre choix que d’emprunter des routes plus dangereuses.

Comme de nombreux autres refuges au Mexique, La 72 puise son origine dans la communauté locale qui aidait les migrants en détresse, bien avant de s’établir formellement comme une organisation non gouvernementale (ONG). Au début des années 1990, les frères franciscains offraient de la nourriture et un refuge, du mieux qu’ils le pouvaient, dans leur église locale. En 2010, 72 migrants ont été massacrés à San Fernando, dans l'État de Tamaulipas, dans le nord du Mexique. C’est après cet événement qu’il a été décidé d’emménager dans un nouvel établissement qui pouvait offrir de meilleurs services aux migrants, et qui a été nommé en mémoire de ces 72 victimes. Au départ, ce refuge soutenait principalement des migrants économiques mais, suivant l’évolution du profil des personnes qui venaient à y passer, l’assistance a été élargie aux demandeurs d’asile.

L’objectif était de créer un « espace humanitaire » qui pourrait offrir non seulement un abri et un sanctuaire (la loi migratoire mexicaine interdit aux autorités et à la police de conduire des inspections ou des descentes dans les lieux fournissant une aide humanitaire) mais aussi un endroit où les migrants pouvaient se sentir dignes et soutenus. Avant toute chose, les migrants sont des êtres humains qui méritent d’être respectés et soutenus face au système injuste et violent qui les force à quitter leur pays d’origine.

« Ces endroits sont comme des oasis le long de la route. Sans eux, notre voyage serait quasiment insupportable. » (un migrant hondurien)

Au départ, le refuge avait peu de personnel et disposait d’installations élémentaires. Début 2016, il comptait déjà huit employés et un éventail de bénévoles venus des régions voisines, mais aussi d’autres régions du Mexique, d’Europe et d’autres pays développés. Médecins Sans Frontières, Asylum Access, la Croix-Rouge, l’agence de l’ONU pour les réfugiés et plusieurs ONG mexicaines y fournissent des services spéciaux ciblant aussi bien les migrants économiques que les demandeurs d’asile. Aujourd’hui, le refuge met également en œuvre un projet ciblant les mineurs non accompagnés et un programme destiné aux personnes LGBTIQ[3], en plus d’offrir des conseils et une représentation juridiques aux personnes sollicitant l’asile. Le refuge a également été agrandi et propose dorénavant des installations séparées pour les mineurs non accompagnés, les femmes et les personnes LGBTIQ.

Le refuge applique une politique de « porte ouverte », car il ne souhaite pas ressembler à un centre de détention ni à une prison. À La 72, les migrants peuvent aller et venir librement. Certains restent au refuge, tandis que d’autres se rendent en ville pour chercher du travail ou mendier en vue de réunir suffisamment d’argent pour poursuivre leur route. Cependant, la présence des migrants engendre des tensions considérables dans la communauté locale. Alors que certaines personnes soutiennent généreusement le refuge, d’autres le rendent responsable de problèmes sociaux tels que le vol, le harcèlement et les abus sexuels. Il n’est jamais facile de régler les tensions avec la communauté, de même qu’avec les autorités locales, fédérales et migratoires. De nouvelles difficultés apparaissent sans cesse. L’une de ces difficultés consiste à continuer de plaider en faveur des migrants et des réfugiés, tout en faisant mieux connaître leurs besoins et leur situation. Une autre est de continuer à collaborer avec la communauté locale et les autorités pour promouvoir l’hospitalité et le respect des droits de l’homme.

À La 72, on fait la fête chaque samedi soir, mais on se bat chaque jour pour soutenir les migrants et les réfugiés en quête de justice, de sécurité et d’une chance de vivre dans la dignité.

 

Alejandro Olayo-Méndez alejandro.olayomendez@campion.ox.ac.uk
Prêtre jésuite catholique, également étudiant en doctorat de Développement international à l’Université d’Oxford www.ox.ac.uk



[2] Également désigné de nos jours par les termes « nord de l’Amérique centrale ».

[3] Lesbienne, gay, bisexuel(le), transsexuel(le), intersexe et queer/en questionnement.

 

RMF 56
Octobre 2017

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