La guérilla colombienne, déplacement forcé et retour

David James Cantor

La Colombie constitue une étude de cas instructive sur la relation entre les groupes armés non étatiques (GANE) et le déplacement forcé ainsi que le retour des populations civiles.

Selon des estimations récentes, jusqu’à 4,9 millions de Colombiens ont été déplacés à l’intérieur du pays à cause du conflit armé prolongé et de la violence politique l’accompagnant, et dans lequel se trouvent impliqués l’Etat et des groupes armés de la guérilla gauchiste ainsi que toute une série  de groupes paramilitaires issus de la  droite dure   fortement régionalistes et de réseaux armés de trafiquants de drogue. 1 Une part importante des déplacements forcés qui ont eu lieu récemment résultent directement ou indirectement des offensives militaires menées par l’Etat et les groupes paramilitaires qui s’affrontent pour le contrôle de zones rurales qui étaient historiquement des bastions de la guérilla. Les PDI ont non seulement fui les effets de la guerre, mais en période d’affrontements aigus pour le contrôle de territoires et de populations, toutes les parties au conflit ont forcé au déplacement des résidents suspectés de ‘collaboration’ avec l’ennemi.

Le nombre important de GANE et la nature complexe de leurs disputes et de leurs alliances mouvantes empêchent toute tentative simpliste visant à déterminer leur rôle par rapport au phénomène du déplacement forcé en Colombie. Cependant, alors que d’autres GANE sont apparus et ont disparu, les Forces armées révolutionnaires de Colombie  - Armée du peuple (FARC-EP) de tendance communiste et le groupe moins important en taille d’inspiration cubaine l’Union Camiliste – Armée nationale de libération (UC-ELN) sont restés avec le temps les principales parties d’insurrection dans ce conflit. Le fait qu’une grande partie des déplacements au cours des 15 dernières années aient eu lieu dans leurs zones rurales soulève plusieurs questions importantes : Comment ces groupes comprennent-ils et appliquent-ils les dispositions du DIH qui interdisent les déplacements forcés ? Comment réagissent-ils face aux retours de personnes déplacées de l’intérieur (PDI) dans les zones rurales dans lesquelles ils opèrent ? Y-a-t-il des possibilités de retour sans danger pour les PDI dans de telles zones et quelles sont-elles ? Quel rôle les agences humanitaires locales ou internationales peuvent-elles  jouer dans ces processus ?

Cet article s’appuie sur des recherches sur le terrain  que j’ai effectuées en 2007 et 2008 dans six régions de Colombie pour documenter les processus de retour des PDI pendant ces années et les précédentes. 2 A cette époque-là, les groupes de la guérilla étaient militairement actifs dans pratiquement toutes ces régions, une situation qui a maintenant changé du fait des avancées   militaires des forces armées de l’Etat dans certaines régions.

DIH et régulations internes

Les deux principaux GANE d’insurrection conçoivent leur relation avec le droit international humanitaire (DIH) de manière fondamentalement différente. Les FARC-EP n’acceptent pas d’être formellement liées  par le DIH, que de toute façon, elles considèrent comme « sujet à interprétation ». 3 L’UC-ELN, au contraire affirme être couvert par le Protocole Additionnel II aux Conventions de Genève (PA2) de 1977, et a incorporé bon nombre des règles qui en découlent à son propre Code de la guerre. Cependant l’UC-ELN critique également le PA2 le trouvant incomplet et imprécis, et y a ajouté des régulations qui paraissent aller au-delà des exigences formelles du DIH. 4

Indépendamment de ces considérations légales, chacun des groupes de guérilla impose à ses combattants une régulation formelle par le biais d’un ensemble confus de règles, qui coïncident parfois avec les principes de base du DIH. Par exemple, les deux organisations de guérilla imposent à leurs membres de traiter avec respect les personnes qu’elles considèrent comme non combattantes. C’est ainsi que le règlement disciplinaire des FARC-EP interdit expressément  « … de manquer de respect envers les masses,  de tuer des hommes ou des femmes appartenant à la population civile, de perpétrer des actes de violence sexuelle, de voler la population civile… [et] toute activité qui pourrait aller à l’encontre … des bonnes coutumes de la population ». 5 Cependant, ce principe de distinction est beaucoup plus étroit que ne le conçoit conventionnellement le DIH, et tend à considérer que toute forme de collaboration avec ‘l’ennemi’ suffit pour priver une personne de son droit à la protection en tant que ‘civil’.

La manière dont les retours de PDI sont contemplés par les régulations internes des groupes armés d’insurrection dépend directement de la manière dont chacun d’entre eux perçoit ses relations avec le DIH. C’est ainsi, qu’il est possible d’argumenter qu’en étendant l’Article 17 de l’AP2, le Code de la guerre de l’UC-ELN ne prévoit aucune restriction à son interdiction générale des déplacements forcés : « La population civile ne saurait être déplacée par la force des zones de combat. » De même, dans son Heaven’s Gateway Accord signé en 1998 avec des représentants proéminents de la société civile, l’UC-ELN a pris des engagements relatifs aux PDI d’une portée considérable: « [Nous] allons promouvoir et soutenir les organisations et les interlocuteurs [des PDI] dans la défense de leurs intérêts et de leurs besoins légitimes, particulièrement concernant la sécurité du retour … » [surlignage ajouté]

A l’opposé, les règlements internes des FARC-EP semblent omettre toute référence directe à la question des déplacements forcés, et ni l’une ni l’autre des organisations de guérilla n’a incorporé les Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l'intérieur de leur propre pays de l’ONU à son règlement interne. Dans tous les cas, ces règlements internes ne présentent qu’un tableau incomplet de la relation que les groupes de guérilla colombiens  entretiennent avec le phénomène des PDI.

 

Pratique de la guérilla et retours

En général, les groupes de guérilla apparaissent très réceptifs au retour des PDI. C’est un aspect que les régulations de l’UC-ELN impliquent  clairement. Bien plus, les FARC-EP ont même recherché des populations rurales déplacées dans des centres urbains et les ont soit encouragées ou dans certains cas, leur ont ordonné de retourner dans leurs zones d’origine. Une telle approche est cohérente avec le raisonnement politique des groupes armés qui se conçoivent comme les  protecteurs des intérêts de la paysannerie et avec leurs préoccupations humanitaires, mais elle s’appuie également sur des considérations militaires. Par exemple, même dans des zones disputées, la guérilla semble souvent considérer que les bénéfices stratégiques provenant de la présence d’une population civile connue dans une zone rurale  l’emportent sur les risques associés à cette même présence.

Les deux groupes de la guérilla imposent dans la pratique des restrictions sur les mouvements des personnes dans les zones rurales. Pourtant, les retours représentent un risque particulier pour la guérilla parce qu’il est possible que les PDI soient devenus des informateurs pendant leur exil dans les centres urbains contrôlés par les forces armées de l’Etat et/ou les paramilitaires.  Afin de gérer ce risque, les groupes de la guérilla ont tendance à imposer une ou plusieurs des conditions suivantes :

  • Une permission préalable de la guérilla doit être obtenue pour que le retour puisse avoir lieu.
  • Les retours accompagnés par les forces armées de l’Etat ou par des paramilitaires sont interdits, même si la présence de certaines institutions étatiques civiles est parfois autorisée.
  • Des périodes strictes sont établies pendant lesquelles les PDI doivent revenir.
  • Les PDI qui retournent dans leur zone d’origine doivent accepter une plus grande restriction de leurs mouvements, soit ils doivent rester dans la zone, soit ils doivent réduire la fréquence de leurs visites dans les zones urbaines.

Lorsque nécessaire, les organisations de la guérilla font respecter ces conditions de retour aux PDI en utilisant des méthodes coercitives, notamment l’utilisation stratégique de mines anti personnelles.  Ce sont des méthodes coercitives du même type qui étayent les systèmes de ‘droit’ et de ‘justice’ que les groupes de guérilla offrent à ces communautés reculées et souvent isolées.

 

Sécurité du retour: les stratégies des PDI

Les PDI qui cherchent à retourner dans leur lieu d’origine dans les zones rurales de Colombie se trouvent souvent confrontées à la réalité de tensions continues entre les organisations de la guérilla et les forces armées de l’Etat ou d’autres GANE. Chacune de ces organisations cherche à imposer une série de demandes concurrentes à ces anciens habitants qui souhaitent retourner chez eux. Pourtant les déplacés qui retournent chez eux ne répondent pas par la passivité ; ils sont plutôt des acteurs à part entière qui cherchent souvent à gérer, à l’aide de stratégies pratiques particulières, les risques de sécurité qu’ils encourent à cause de ces systèmes concurrents de contrôle qui leur sont imposés. 

Certains, parmi les déplacés, retournent chez eux parce qu’ils n’ont pas réussi à s’intégrer dans les villes et qu’ils manquent de confiance dans la capacité ou la volonté de l’Etat à les protéger. Entrer en contact avec les groupes de guérilla et leur demander la permission de retourner chez soi, peut s’avérer la seule stratégie possible pour de nombreux paysans pauvres, particulièrement lorsque la présence de la guérilla dans la zone rurale est forte. Cela implique cependant d’accepter les conditions que le groupe de guérilla est susceptible d’imposer et peut les exposer à des risques de rétorsion de la part des autres parties au conflit.

Il existe également des communautés de PDI qui essayent de garantir la sécurité de leur retour en cherchant la protection des forces armées de l’Etat. Dans les endroits où les forces armées ont une forte présence dans la région, un accompagnement permanent de ces communautés est parfois octroyé. Cela prévient les attaques directes et répétées de la guérilla contre le centre des villages où sont basées les forces armées. Cependant, l’efficacité de cet effet dissuasif diminue au-delà des limites du village (par exemple dans les champs et sur les routes d’accès) où les attaques ne sont pas exceptionnelles.  Bien plus, parce que la communauté est perçue comme ‘collaborant’, ces villages deviennent une cible militaire pour les guérillas. C’est ainsi que les propositions d’accompagnement temporaire au retour que font les forces armées, ne sont pas seulement inefficaces mais peuvent aussi s’avérer très dangereuses pour les PDI.

D’autres PDI cherchent à garantir leur sécurité en évitant toute possibilité de suspicion de ‘collaboration’ avec toutes les parties au conflit. Certaines personnes essayent simplement d’éviter tout contact avec les parties au conflit, par exemple pendant ‘les retours au travail’,  les périodes où les PDI retournent travailler leurs terres à la campagne pendant la journée mais rentrent en ville à la tombée de la nuit. D’autres, cependant, adoptent une approche plus durable et  approchent séparément mais directement toutes les parties au conflit pour leur demander de respecter la décision de la communauté de ne collaborer avec aucune d’entre elles. J’ai rencontré des exemples de cette stratégie dans cinq des six régions où j’ai travaillé. Bien que cette stratégie ne soit ni nouvelle, ni exclusive aux PDI qui retournent dans leur zone d’origine, le contexte du retour semble donner aux PDI davantage de force de levier pour s’assurer le respect des parties concernées. Dans certains cas cela se devait au fait que les groupes de la guérilla et les autres parties au conflit souhaitaient que le retour ait lieu.
 

Rôle des agences humanitaires

Certaines agences – comme le Comité International de la Croix Rouge et l’Eglise catholique – ont rempli une fonction importante par le biais de discussions menées pour des motifs purement humanitaires  avec les groupes de la guérilla et les autres parties au conflit, et ont réussi à prévenir des menaces de déplacements forcés et à obtenir des garanties relatives à la sécurité du retour d’une personne ou d’une communauté. La communauté internationale pourrait faciliter encore davantage ce type de travail en demandant au gouvernement colombien de déclarer officiellement que de tels contacts ne constituent pas une infraction à la règle qui veut que négocier la paix avec les GANE soit une prérogative présidentielle.

Dans les zones où le contrôle est férocement contesté, les agences de ce type peuvent aussi jouer un rôle déterminant en soutenant les communautés de PDI de retour qui cherchent à garantir leur sécurité en demandant à toutes les parties au conflit de respecter leur caractère civil. Pour réussir, une telle stratégie nécessite habituellement le soutien actif d’agences extérieures respectées pour aider la communauté à maintenir : a) le degré élevé d’organisation interne nécessaire pour présenter un front uni face à tous les acteurs armés, b) des canaux de communication séparés et directs avec toutes les parties au conflit , et c) des alternatives économiques viables à l’implication dans l’économie de la cocaïne  ou dans toute autre activité illégale qui pourrait compromettre la ‘neutralité’ de la communauté. Même si cette stratégie offre les meilleures chances de protection durable pour les personnes qui retournent chez elles dans des territoires fortement disputés, la protection qu’elle offre reste fragile et nécessite un travail constant pour être maintenue.

Conclusion

Il est important que les GANE impliqués dans les conflits internes ne soient pas considérés uniquement comme un obstacle au retour des PDI. Il convient plutôt, de trouver des moyens pragmatiques pour s’appuyer sur les intérêts particuliers de ces GANE et soutenir les stratégies pratiques de protection des communautés locales afin de garantir le niveau les plus élevé possible de respect envers les civils vulnérables qui se trouvent pris dans des guerres complexes et prolongées.

 

David James Cantor est Maître de conférences en Droit international des droits de la personne à l’Institute of Commonwealth Studies, de l’Université de Londres (http://commonwealth.sas.ac.uk/). Son prochain livre The Return of Internally Displaced Persons: International Law and its Application in Colombia [Le retour des personnes déplacées de l’intérieur ; le droit international et son application en Colombie] sera publié par Martinus Nijhoff en 2011.


1 Consultoría para los Derechos Humanos y el Desplazamiento [Conseil pour les droits de la personne et le déplacement] (CODHES), ‘Salto Estratégico o Salto al Vacio’ [Saut stratégique ou saut dans le vide] (27 janvier 2010) http://www.cohes.org. Il semblerait que ce chiffre soit à ajouter à presque un demi-million de Colombiens relevant de la compétence de l’UNHCR dans les pays voisins. http://www.acnur.org/crisis/colombia/paisesvecinos.htm

2 Cette recherche doctorale a été généreusement soutenue par The Leverhulme Trust, the Arts and Humanities Research Council, et l’Université d’Essex.

3 Human Rights Watch, ‘War Without Quarter: Colombia and International Humanitarian Law’ [Une guerre sans quartier : la Colombie et le Droit international humanitaire (1er octobre 1998). http://www.hrw.org/legacy/reports/reports98/colombia/

4 Comandant Manuel Pérez, ‘Declaración Pública’ 15 July 1995, reproduced in Agenda Ciudadana para la Paz, Conversaciones de paz frente al horror: acuerdos humanitarios  [‘Déclaration publique’ 15 juillet 1995, reproduite dans l’Agenda Ciudadana para la Paz, Conversations de paix face à l’horreur : des accords humanitaires] (Mandato Ciudadano por la Paz, la Vida y la Libertad, Bogotá 1998), 57-64.

5 Corporación Observatorio para la Paz, Las verdaderas intenciones de las FARC [Association observatoire pour la paix, Les véritables intentions des FARC](Intermedio, Bogotá 1999) 168-169.

 

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