Réfugiés africains en Israël

Rebecca Furst-Nichols et Karen Jacobsen

Une étude de grande  envergure menée par le Feinstein International Center (Université de Tufts) en novembre 2010, a examiné l’interaction entre migration, remboursements de dette, envois d’argent aux familles, dans le cas des Soudanais et des Erythréens demandeurs d’asile en Israël. 1

Les réfugiés africains ont commencé à migrer vers Israël à travers la péninsule du Sinaï pour trouver un refuge et du travail depuis environ 2006, avec une nette augmentation de leur nombre en 2007. 2 Fin 2010, il y avait 33 273 migrants africains en Israël, par rapport à 17 000 en 2008, et novembre 2010 a été le mois qui a connu le plus grand nombre d’arrivées. 3 La plupart des nouveaux arrivants fuient des circonstances désespérées chez eux et recherchent la protection en Israël, pas uniquement du travail. Les Erythréens et les Soudanais forment les deux groupes les plus importants d’immigrés africains en Israël. La plupart d’entre eux jouissent d’une protection temporaire sous la forme de ‘visas 2A5 de résidence temporaire’ renouvelables tous les trois mois, mais vivent dans la crainte constante que cette protection soit révoquée. Officiellement, les détenteurs de ce visa ne sont pas autorisés à travailler mais certains employeurs ferment les yeux sur cette disposition.

Les demandeurs d’asile financent leur voyage de différentes manières. La plupart emprunte de l’argent à des amis et à la famille pour payer des passeurs afin d’arriver en Israël. Rembourser cette dette est une priorité une fois que leurs besoins élémentaires sont couverts. Tout surplus d’argent est alors envoyé aux familles dans le pays d’origine – mais beaucoup de migrants n’ont pas de surplus à envoyer.

De nombreux migrants ont entamé leur voyage en se mettant d’accord  sur une somme donnée et ont été ensuite confiés à d’autres groupes de passeurs qui ont demandé un payement supplémentaire. Nous avons entendu parler de cas où des groupes de Soudanais et d’Erythréens en Israël se sont regroupés pour payer la rançon et libérer un ami ou un membre de famille détenu dans le Sinaï.

La plupart des migrants empruntent de l’argent avant leur départ mais nous avons entendu parler de personnes qui étaient parties pour Israël en sachant qu’elles n’avaient pas suffisamment d’argent pour payer entièrement le passage. Une femme nous a dit que si elle avait demandé à sa famille de lui donner l’argent nécessaire à l’avance, elle ne l’aurait pas eu, mais elle savait que sa famille lui enverrait l’argent si elle leur lançait un appel de détresse en chemin. Elle pensait que le risque d’être à cours d’argent valait la peine d’être pris parce qu’elle considérait qu’arriver en Israël était sa meilleure chance d’être en sécurité.

Arriver en Israël devient de plus en plus dangereux et coûte de plus en plus cher. Des cas sérieux d’abus et de torture aux mains des passeurs Bédouin dans le Sinaï ont été dénoncés, notamment des cas de viols, d’enlèvements et de meurtres de ceux qui n’ont pas réussi à se procurer l’argent supplémentaire exigé. Les personnes qui ont répondu à notre enquête ont expliqué que les passeurs les amenaient jusqu’à 50 mètres de la frontière et leur disaient de courir et d’escalader la barrière. Plusieurs centaines de migrants se sont retrouvés sous les tirs de la police égyptienne et ont été tués au cours de cette phase finale du voyage.

Migrants économiques ou demandeurs d’asile ?

Le gouvernement israélien affirme que la majorité de ceux qui arrivent sont des migrants économiques plutôt que des demandeurs d’asile, et effectivement de nombreux répondants disent qu’ils sont venus parce qu’ils n’étaient pas capables de subvenir à leurs besoins et ceux de leur famille en Erythrée ou au Soudan. Cependant, au Soudan et en Erythrée la relation entre persécution et manque de moyens d’existence est très étroite, et les décisions de migration sont influencées par une combinaison de facteurs. 4 Tous nos répondants ont mentionné leur désir de gagner de l’argent et de le renvoyer à la maison mais aucun d’entre eux n’a cité cela comme la raison principale pour quitter leur pays ; c’est plutôt la situation ‘extrêmement sérieuse’ prévalant dans leur pays d’origine qu’ils ont fui.

Les nouveaux arrivants en Israël essaient de trouver un travail temporaire ou journalier par l’intermédiaire de bureaux d’emploi ou en se tenant au coin du parc Levinsky au sud de Tel-Aviv. Ils sont nombreux à ne pas trouver de travail, et encore plus nombreux à être sous-payés ou pas payés du tout pour le travail effectué, et ce avec peu de possibilité de recours. Depuis fin 2008, lorsque le gouvernement a commencé à accorder une protection temporaire aux Erythréens et au Soudanais, certains demandeurs d’asile ont ouvert de petites entreprises, notamment des restaurants, des boutiques Internet et des magasins de vêtements pour répondre aux besoins de la clientèle africaine.

Des arrivants nouveaux ou récents ont exprimé leur soulagement d’être finalement en Israël où ils sont physiquement en sécurité, et de nombreux répondants ont dit qu’ils appréciaient l’absence de harcèlement policier et plus généralement la sécurité de l’environnement dans lequel ils se trouvent. Cependant, ils ont aussi exprimé leur frustration de ne pas pouvoir subvenir à leurs besoins.

Implications

Israël est considéré comme la destination de la dernière chance ; les réfugiés qui s’y rendent n’ont pas l’argent ou les réseaux sociaux qui leur permettraient d’aller en Europe ou en Amérique, et il est probable que le nombre de demandeurs d’asile en Israël continue d’augmenter. Le gouvernement israélien devrait clarifier sa politique en matière d’asile en définissant la protection temporaire et les conditions dans lesquelles cette protection est susceptible d’être révoquée.

Nous sommes convaincus qu’il serait dans l’intérêt d’Israël que ceux qui bénéficient de visas temporaires de protection aient aussi des droits sociaux et économiques. Accorder aux demandeurs d’asile le droit de travailler irait dans le sens des normes internationales relatives aux réfugiés et réduirait les dépenses de l’Etat nécessaires pour les maintenir dans des centres de rétention. S’ils avaient le droit de travailler, les demandeurs d’asile seraient capables d’apporter une contribution à leurs communautés, en Israël et aussi dans leur pays d’origine. Le gouvernement est actuellement en train de préparer des mesures pour bloquer les arrivées – notamment en érigeant une barrière le long de la frontière avec l’Egypte, en construisant un centre de rétention de 10000 personnes dans le Néguev et en imposant des contraventions aux employeurs – mais il est improbable que ces mesures réussissent à contenir le flux migratoire. A la place, les demandeurs d’asile vont emprunter des routes de plus en plus dangereuses. Des réseaux sociaux bien établis et des routes clandestines continueront à faciliter les arrivées, même si les risques augmentent.

Au moment où nous écrivons (février 2011) deux événements politiques d’actualité auront des ramifications importantes pour la migration africaine en Israël. Le referendum de janvier 2011 sur le Sud Soudan s’est prononcé en faveur de la sécession, et le nouvel Etat du Sud Soudan sera créé en juillet 2011. De petits groupes de Sud Soudanais auraient déjà quitté Israël volontairement pour retourner au Sud Soudan, et ce mouvement de retour devrait se poursuivre. La création d’un Etat du Sud Soudan devrait réduire la migration future provenant du sud, mais ne devrait pas avoir d’influence sur ceux qui fuient le Darfour. Deuxièmement, les changements politiques de février 2011 en Egypte, créent un espace pour que son nouveau gouvernement s’occupe des atteintes sérieuses aux droits de la personne qui sont commises dans le Sinaï et sur sa frontière avec Israël. Il reste à voir dans quelle mesure ces changements radicaux vont influencer les routes clandestines égyptiennes.

 

Rebecca Furst-Nichols (rfurst.nichols@gmail.com) est Assistante de recherches et  Karen Jacobsen (kjcbsen@gmail.com) est Directrice de recherches au Feinstein International Center, Université de Tufts
http://fic.tufts.edu)

Cet article est basé sur un rapport plus long disponible sur: https://wikis.uit.tufts.edu/confluence/display/FIC/African+Migration+to+Israel

1 Cette recherche est basée sur 24 entretiens avec des demandeurs d’asile soudanais et érythréens, cinq groupes de discussion et dix entretiens avec des informateurs clés,  employés d’organisations au service des réfugiés. Tous ces entretiens ont été menés à Tel-Aviv.

2 Human Rights Watch, Sinai Perils: Risks to Migrants, Refugees, and Asylum Seekers in Egypt and Israel [Les périls du Sinaï: risques encourus par les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile]. New York, novembre 2008 http://www.hrw.org/en/reports/2008/11/12/sinai-perils-0; Karin Fathimath Afeef, A promised land for refugees? Asylum and migration in Israel. [Une terre promise pour les réfugiés? Asile et migration en Israël]. Service d’élaboration et d’évaluation  des politiques de l’UNHCR, décembre 2009 http://www.unhcr.org/4b2213a59.html.

3Hotline pour travailleurs migrants, 14 novembre 2010. Voir aussi  ‘Infiltration record: 1,940 illegal aliens entered Israel in Nov’ [‘Infiltration chiffre record: 1940 étrangers illégaux sont entrés en Israël en novembre’], Ynetnews,1er décembre 2010 http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-3992729,00.html

4 H Young, K Jacobsen et A Osman, Livelihoods, Migration and Conflict [Moyens d’existence, migration et conflit]. Feinstein International Center, avril 2009. https://wikis.uit.tufts.edu/confluence/display/FIC/Livelihoods,+Migration+and+Conflict http://tinyurl.com/Tufts-April09

 

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