La relation économique entre groupes armés et populations déplacées

Josep Maria Royo Aspa

L’un des moyens pour les groupes armés d’assurer leur propre financement est d’exploiter les populations déplacées.

Pratiquement tous les groupes armés sont fortement dépendants d’un soutien extérieur. Les groupes armés cherchent principalement leur soutien auprès d’autres Etats et auprès des diasporas, des populations déplacées et d’autres groupes armés, afin d’éviter de faire peser l’intégralité de l’effort de guerre sur les populations civiles qu’ils disent protéger, une situation qui comporte ses propres coûts politiques. Les Etats également, ont besoin d’un soutien extérieur pour faire face aux éruptions d’instabilité et de violence; une pratique courante pendant la guerre froide qui se poursuit aujourd’hui encore dans la plupart des contextes de conflits armés.

La violence, la discrimination et la pauvreté qui accompagnent les conflits armés entraînent des déplacements forcés de population qui bien souvent contribuent à entretenir le conflit initial. Les groupes armés utilisent fréquemment les camps de PDI et de réfugiés comme une source d’approvisionnement et de recrutement, en plus de les utiliser eux-mêmes comme refuge. Même si les groupes armés n’ont pas de pouvoir légitime, ils peuvent compter sur la population réfugiée sur deux fronts essentiels: combattants et revenus.

Les groupes armés sont issus des camps de PDI et de réfugiés se trouvant dans les régions et les États voisins des zones de conflit où ils y ont recruté des membres et des ressources (volontairement ou par la force). Dans certains cas, ces camps sont devenus d’importantes bases logistiques et de repli du conflit armé. La plupart des groupes armés afghans trouvent leur origine dans les camps de réfugiés installés dans les pays voisins. Les Taliban, par exemple, sont issus des madrasas (écoles coraniques) de la population afghane réfugiée au Pakistan. La population réfugiée karen – se trouvant principalement sur la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie – soutien le groupe armé Karen National Union contre le gouvernement birman. Les communautés Hutu et Tutsi qui ont fui le Rwanda et le Burundi au cours de vagues successives de violence suite à l’indépendance de 1960, se sont installées dans de grands camps de réfugiés en Ouganda, au Rwanda, au Burundi, en République démocratique du Congo et en Tanzanie; des camps qui ont ensuite servi de vivier à l’insurrection et ont contribué à déstabiliser ces deux pays. D’autres cas, avec des effets similaires, peuvent être observés en Ethiopie, en Irak, au Kurdistan turque, en Tchétchénie, au Sri Lanka, au Soudan, au Tadjikistan et ailleurs.

Pour les populations réfugiées, fournir un soutien aux groupes d’insurrection est un moyen d’établir des mécanismes de protection à l’intérieur des pays hôtes. Sans cette protection, les populations réfugiées sont souvent extrêmement vulnérables du fait de l’hostilité potentielle de la population locale et des autorités gouvernementales à leur égard, et se trouvent aussi à la merci d’autres groupes armés ou bandes criminelles.
 
La coercition est un autre facteur important qui permet aux groupes armés d’obtenir des contributions de la part de la population réfugiée, particulièrement lorsqu’ils contrôlent les camps de réfugiés. Ces groupes réussissent facilement à prendre le dessus dans la mesure où ils sont à la fois armés et organisés alors que les populations déplacées sont habituellement désorganisées, faibles et désarmées.  Dans de telles circonstances il est aisé pour les groupes de réclamer de l’argent, des provisions et de recruter auprès des populations, même s’ils ne sont pas populaires et qu’ils ne jouissent pas d’un réel soutien auprès de la population qu’ils prétendent représenter.

L’exemple le plus extrême d’une situation de ce type a eu lieu suite au génocide du Rwanda en 1994, lorsque le reste des ex-Forces armées rwandaises, des fonctionnaires du gouvernement rwandais précédent et des milices Interhamwe, ont entrepris d’organiser la résistance dans les camps de réfugiés dans l’ex-Zaïre. Ces groupes ont créé un gouvernement de facto à l’intérieur de ces camps, ils ont exploité l’assistance internationale et ont continué à poursuivre leur lutte armée contre le nouveau gouvernement du Rwanda, en commettant des enlèvements par la force, en formant de nouvelles recrues, en contrôlant et en distribuant l’aide humanitaire et en se nommant eux-mêmes gestionnaires des camps, sans donner d’autre choix à la population que de laisser faire.

On assiste actuellement à une situation similaire parmi les populations déplacées dans la région du Darfour au Soudan. Ces populations ont subi des attaques et des enlèvements répétés aux cours des dernières années, et se sont trouvées immergés dans une spirale de militarisation impliquant les groupes d’insurrection, les milices pro-gouvernementales et les Forces armées soudanaises.

L’économie des groupes armés

Les relations économiques entre groupes armés et populations déplacées peuvent prendre des formes variées. Certains groupes armés persuadent les populations sous leur contrôle de leur fournir des ressources, alors que d’autres les y forcent. La relation entre les deux parties peut être symbiotique, parasite ou de prédation, et peut évoluer d’un type à un autre selon la manière dont la guerre se développe.

Dans une relation économique symbiotique le groupe armé promeut certains types d’activités en échange d’une part des bénéfices qui en sont dérivés. Dans de tels cas le développement économique de la zone et le bien-être économique de la population peuvent dépendre du groupe armé en termes de sécurité et d’infrastructure; le groupe établit un certain degré d’ordre social et économique dans les zones qu’il contrôle contre un soutien et un revenu, émulant ainsi un gouvernement et fournissant  une sécurité, une infrastructure et un état de droit permettant aux activités économiques de se poursuivre en échange d’une sorte de taxation de la population civile.

Dans un arrangement parasite les groupes armés fournissent une protection et des garanties de sécurité en échange d’une collaboration et d’une rétribution économique par le biais d’extorsions ou l’établissement de taxes et de charges, des charges pour avoir la permission d’accéder aux ressources, le pillage de l’aide internationale ou des paiements appelés ‘impôts révolutionnaires’. Il se peut que le degré d’extorsion soit mieux contrôlé et régulé s’il provient de la direction du groupe armé, ou au contraire il peut être totalement arbitraire lorsque le niveau d’abus et d’extorsion est laissé à l’arbitre de combattants individuels.

Dans une relation économique de prédation, les groupes armés ne se soucient pas de préserver leurs relations avec les populations civiles, ils les intimident et les terrorisent par l’usage de la force afin d’augmenter leur pouvoir et obtenir ainsi accès aux ressources.

 

Conclusions

Il est important d’être conscient que les relations qui s’instaurent entre des groupes armés et des populations civiles dans le contexte de l’économie de la guerre ne correspondent pas toujours au modèle standard victime-bourreau. Ces relations peuvent être bien plus complexes et générer de nouvelles formes de protection, d’autorité et de droits par rapport à la distribution des ressources qui peuvent ensuite jouer un rôle décisif dans le résultat du conflit armé. Comprendre l’économie et les mécanismes de financement des groupes armés non-étatiques est essentiel si nous voulons comprendre pleinement leur nature. Il est impératif de mieux comprendre comment ces groupes opèrent et d’où provient leur financement si nous voulons être en mesure d’organiser l’action humanitaire dans ces contextes de violence, et pouvoir promouvoir le respect des droits de la personne et assurer leur réalisation.

 

Josep Maria Royo Aspa (josepmaria.royo@uab.cat) est un expert en sciences politiques et depuis 2000 il est chargé de recherches pour le Programa de Conflictos y Construcción de la Paz (Programme conflits et construction de la paix) http://escolapau.uab.cat/ à l’Escola de Cultura de Pau (Faculté de culture de la paix) de l’Université autonome de Barcelone.

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