Stratégies de survie des syriens auto-installés au Liban

Cathrine Thorleifsson

Les réfugiés au Liban préférent vivre hors des camps, où ils ont de meilleures possibilités de prendre en main leur situation.

Après trois années de conflit, les Syriens déplacés au Liban font face à l’attitude ambivalente adoptée aussi bien par les autorités que par les gens ordinaires vis-à-vis de leur présence. Du point de vue de la communauté humanitaire internationale, l’absence de camp officiel au Liban rend bien plus difficile de garantir la protection des réfugiés et de coordonner les secours. Toutefois, les réfugiés affirment préférer vivre hors des camps où ils ont de meilleures possibilités de prendre en main leur situation.

L’expérience des Palestiniens réfugiés depuis 1948 influence les pratiques et les politiques du Liban envers les déplacés syriens. Les autorités libanaises ont refusé d’établir des camps, de crainte que l’histoire ne se répète. En effet, l’établissement de groupes armés palestiniens dans les camps était l’un des facteurs de la guerre civile qui a sévi entre 1975 et 1990, et les autorités libanaises craignent que l’établissement de nouveaux camps n’accroisse la possibilité de voir les Syriens s’installer et créer des espaces de résistance pour leurs compatriotes en exil.

Plus de 400 campements informels sont enregistrés autour du Liban pour accueillir les réfugiés syriens, installés sous des tentes. À Bebnine, une ville de quelque 40 000 habitants situés dans la région pauvre d’Akkar, au nord du pays, des campements informels sont apparus à plusieurs endroits : des groupements de simples tentes en plastique érigés à même le sol, sans eau, ni électricité, ni assainissement. Les Syriens, originaires des zones rurales ou urbaines pauvres de la région de Homs, y arrivent généralement les mains vides et traumatisés, et finissent par s’installer dans des abris de fortune établis dans des magasins, des garages, des entrepôts, des passages et même dans un abattoir.

En Syrie, nombre de ces réfugiés vivaient à proximité de leur famille. Après avoir fui au Liban, les familles se sont éparpillées, ce qui a contribué à la perte ou au délitement du tissu social. Certains Syriens ont forgé des relations avec des personnes extérieures à leur famille, par exemple leur famille d’accueil ou d’autres réfugiés, mais désignent à ces personnes à l’aide de liens de parenté tels que mère, père, sœur et frère, afin de mettre l’accent sur les rôles et les obligations associées à la famille proche.

Alors que la pratique locale de l’hospitalité envers les réfugiés syriens est monnaie courante, ces derniers ont également été utilisés comme des boucs émissaires pour l’insécurité, qu’elle soit économique ou politique. L’emploi en tant que travailleur non qualifié dans les secteurs de l’agriculture, la construction ou les petites entreprises constitue la stratégie de survie utilisée par les réfugiés syriens dont l’impact est le plus sévère. Avant la crise, les travailleurs migrants syriens acceptaient généralement des salaires plus bas que les Libanais en raison du coût de la vie comparativement moins élevé en Syrie. Aujourd’hui, les réfugiés sont en concurrence avec les Libanais pour des salaires encore plus bas, puisqu’ils reçoivent également une aide, une stratégie de subsistance à laquelle les Libanais pauvres n’ont pas accès. L’immense majorité des Libanais[1] estiment que les Syriens leur prennent leur travail et font baisser les salaires.[2]

Les réfugiés signalent les incidents de violence physique. Certains Syriens ont essayé de changer leur accent ou d’autres caractéristiques afin de ne pas subir de harcèlement. Comme le dit Salma, qui a fui Idlib avec son mari et ses cinq enfants : « Nous avons fui jusqu’ici mais je ne me sens pas en sécurité. J’espère que nous rentrerons bientôt à la maison. »

 

Cathrine Thorleifsson cathrine@thorleifsson.com est boursière  postdoctorale au département d’Anthropologie sociale de l’Université d’Oslo.www.sv.uio.no/sai/english/



[1] Données issues d’une enquête nationale auprès d’un échantillon representatives de 900 personnes

 

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