Les déplacés protestent eux aussi

En Colombie, les personnes déplacées ont recours à des manifestations en masse pour forcer le gouvernement à assumer ses responsabilités envers elles.

Des décennies de conflit armé en Colombie ont provoqué le déplacement de plus de trois millions de personnes, principalement en milieu rural : communautés indigènes, individus de descendance africaine et petits exploitants agricoles. En 2009, le forum national de la Cour constitutionnelle de Colombie, lors d’une séance suivant la décision T-025 de l’an 2004 qui déclarait tout déplacement comme « une situation inconstitutionnelle », a affirmé que la réaction de l’État face à la crise n’avait été ni intégrée, ni coordonnée. Il avait alors été exigé qu’une attention particulière soit portée à la question des droits d’accès parmi les populations déplacées, y compris les problèmes de restitutions des terres, des logements et des revenus.1

Étant donné l’absence d’actions efficaces de la part de l’État, les personnes déplacées ont commencé à recourir à des actions collectives - connues sous le nom de « procédures de facto » - telles que des marches de protestation et des occupations, afin de sensibiliser la population à leur situation et de demander le plein exercice de leurs droits.

L’occupation du parc Tercer Milenio (Troisième millénaire) de la capitale du pays, Bogota, en 2009, est celle qui a bénéficié de la plus grande couverture médiatique. Deux mille personnes déplacées, venues de tous le pays, ont participé à cette occupation qui a duré six mois et qui ne s’est terminée qu’avec la signature, le 2 août, d’un accord entre les chefs du mouvement protestataire, le gouvernement et le maire de Bogota, qui a garanti un certain niveau de soutien économique et un accès à des projets de subsistance.

Le 21 juillet, dans le district de Buenaventura au sud-ouest du pays, des manifestants ont occupé des bâtiments appartenant à une unité des autorités locales, l’Unité d’attention et de conseil pour les personnes déplacées, suite à son incapacité à remplir les engagements d’assistance économique promis par le gouvernement, et en signe de protestation contre le mauvais traitement des personnes déplacées de descendance africaine. Selon les mots de Nemesio Quinto, l’un des leaders : « Nous avons besoin d’aide pour réintégrer les personnes déplacées au sein de la société. Notre condition reste toujours la même qu’en 1998 : nous vivons dans une pauvreté totale. »2 L’occupation a duré 11 jours, jusqu’à la signature d’un accord avec Acción Social3 et la mairie de la municipalité de Buenaventura, où ces deux institutions se sont engagées à fournir l’assistance nécessaire.

A peu près à la même date, le 23 juillet, quelque 500 familles déplacées ont occupé des terres de Santa Marta (la capitale du département de Magdalena) pour réclamer leur droit au logement mais aussi pour se plaindre du manque de soins et des retards dans la fourniture de subventions et d’aide. L’occupation a duré un mois, au cours duquel la police a tenté de chasser les protestataires à deux reprises. Lorsqu’un organisme international a commencé les négociations pour construire des logements, la mairie de Santa Marta s’est opposée au projet, en affirmant que les terres n’étaient pas disponibles et que les déplacés les avaient usurpées à une compagnie charbonnière. Il est toutefois apparu que « les documents existants indiquent que la mairie détient actuellement ces terres bien que [la compagnie charbonnière colombienne] Prodeco aimerait y établir un dépôt de houille maigre ».4

A Medellín (capitale du département d’Antioquía), le 29 août, plusieurs déplacés ont occupé la cathédrale pour exiger une assistance humanitaire et un accès à des terres et à l’éducation. Cette occupation n’a duré qu’un jour avant qu’un accord ne soit atteint avec Acción Social, qui leur demandait de libérer la cathédrale et leur promettait de se réunir pour discuter de leurs demandes en profondeur. « Nous avons eu recours à des procédures de facto pour les forcer à nous écouter, » nous a expliqué Francisco Eugenio Pedroso, l’un des leaders.5

Les protestataires ont généralement utilisé tous les recours juridiques possibles et disponibles et finissent par agir ainsi en désespoir de cause. Ces protestations semblent toutefois avoir porté peu de fruits sur le long terme. Même si les protestations ont probablement permis de rendre publics les problèmes que rencontrent les déplacés, il semble plutôt clair que les négociations avec les leaders des protestataires ne visaient qu’à les faire quitter les lieux qu’ils occupaient pour restaurer la « paix » et la « sécurité ». Les « solutions » apportées aux protestataires étaient basées sur l’aide et n’ont rien fait pour s’attaquer aux problèmes sous-jacents, tels que le rétablissement ou la restitution des terres, l’accès au logement ou la génération de revenus. Le gouvernement doit prendre un bien plus grand nombre de mesures pour résoudre ces problèmes, pour que les droits des individus soient respectés et pour restaurer les moyens de subsistance.

 

Freddy A Guerrero (tibacuyes@yahoo.es) est coordinateur national des actions de plaidoyer pour le Service jésuite des réfugiés (Jesuit Refugee Service) enColombie. Estefanía Vanegas (estefaniavanegas@gmail.com) enseigne à la Pontificia Universidad Javeriana de Bogotá et travaille également en tant que bénévole pour le Service jésuite des réfugiés  enColombie (http://www.sjrlac.org/).

1 ‘Manejo del desplazamiento por parte de Acción Social recibió críticas de la Corte Constitucional’, El Tiempo, 11 juillet 2009.

2 ‘Buscan salida a protestas de desplazados’, El País, Cali, 27 juillet 2009, Adonay Cárdenas.

3 L’organe gouvernemental responsable de la coordination des soins pour les personnes déplacées dans le pays.

4 Boletín No. 11, Codhes, juillet-août 2009.

5 ‘Desplazados salieron de la Catedral Metropolitana de Medellín tras lograr un preacuerdo’, El Tiempo, 1er septembre 2009.

 

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