Prévenir la violence sexuelle

Alors même que davantage d’efforts sont consacrés à l’assistance aux survivantes de violence sexuelle après qu’elles ont été attaquées, les ressources et l’attention politique dévolues à la prévention pour empêcher la survenue de tels actes de violence  restent insuffisantes. 

L’intérêt porté internationalement à la violence sexuelle en RDC par les gouvernements et les médias a mené au lancement en 2009 d’une nouvelle stratégie globale de l’ONU sur la violence sexuelle. Cette stratégie comporte cinq composantes dont trois sont directement liées à la prévention : le combat contre l’impunité, la réforme du secteur sécuritaire, et la prévention protection. Alors que par le passé, les pays donateurs hésitaient à financer des activités de prévention (excepté certaines activités liées à l’impunité) par manque de résultats tangibles, ils ont appuyé cette nouvelle stratégie et ont encouragé l’accent mis sur la prévention et la responsabilité gouvernementale.

Cette stratégie globale a été incorporée au ‘Programme de stabilisation et de reconstruction dans les zones conflictuelles de l’Est de la RDC’ (STAREC) mené par le gouvernement. L’élément relatif à la violence sexuelle de cette stratégie se trouve limité dans sa capacité à répondre aux besoins dans les zones conflictuelles dans la mesure où le STAREC ne se concentre que sur des zones plus stables. Cela signifie que dans le cadre de cette stratégie, les activités de prévention ne seront pas centrées sur les zones conflictuelles instables, là où  cependant ont lieu certains des cas les plus brutaux de violence sexuelle. Dans les sections de la stratégie qui traitent de prévention, l’impunité est de loin l’élément le plus important, alors que d’autres domaines comme la réforme du secteur sécuritaire et les activités de prévention et de protection font l’objet de moins d’attention ou de réflexion stratégique.

Un groupe mis sur pied par une survivante de viol pour soutenir des femmes séropositives et ayant survécu à des actes de violence sexospécifique dans le Nord-Kivu s’est développé en un réseau qui aide les survivantes d’agression sexuelle en les accompagnant de manière à s’assurer qu’elles ont accès à un traitement médical, et à une assistance juridique si elles souhaitent porter plainte auprès de la police. Elles ont également mis en place une maison d’écoute dans laquelle les femmes peuvent passer la nuit, et elles aident les survivantes d’agression sexuelle qui ont été abandonnées par leur famille à recommencer leur vie en leur proposant une formation artisanale, agricole ou dans le domaine de l’élevage. Elles organisent des sessions pour sensibiliser les communautés à la violence envers les femmes et au VIH/Sida pour tenter de surmonter la stigmatisation dont souffrent de nombreuses survivantes de viol.

Comme de trop nombreuses autres ONG locales, ce groupe ne reçoit qu’un soutien financier minimal. Il est toujours difficile pour les agences onusiennes et les ONG internationales de déterminer quelles sont les ONG qui ont la capacité d’organiser des programmes, de gérer des fonds de manière transparente et font preuve d’indépendance par rapport aux influences politiques. Cependant, aucune stratégie globale sur la violence sexuelle ne pourra être un succès si elle ne réussit pas à impliquer les personnes qui sont les plus directement touchées, à savoir les groupes de femmes qui continueront à faire le travail de soutien longtemps après le départ des agences internationales.

 

En mai 2010, les employés de Réfugiés International (RI) ont rencontré les groupes de femmes locales dans des zones conflictuelles d’accès difficile. Ces femmes nous ont affirmé que les survivantes de viol leur disent souvent que même si des soins médicaux sont disponibles, elles ne voient pas l’intérêt d’y aller parce que cela signifierait de devoir repasser dans les champs où elles ont été attaquées lorsqu’elles cherchaient de la nourriture pour leur famille, et qu’elles savent que cela ne servira qu’à être violées à nouveau.

Dans le cadre du STAREC, des plans sont prévus pour travailler avec les communautés et déterminer ensemble quels sont les risques en termes de protection afin de trouver des moyens pour les éviter. Il n’y avait cependant aucune stratégie communautaire de prévention dans les communautés que RI a visité. Les groupes locaux issus de la société civile sont souvent actifs dans des zones où les organisations internationales ne travaillent pas pour cause d’insécurité ou d’inaccessibilité et  il est donc important de soutenir le travail qu’ils font avec les  communautés pour mettre en place des comités de prévention de la violence sexuelle.

La lutte contre l’impunité

Pendant longtemps, les donateurs se sont concentrés sur la lutte contre l’impunité lorsqu’ils cherchaient à traiter la prévention de la violence sexuelle tout particulièrement en RDC. En 2006, le gouvernement congolais a adopté une loi relative à la violence sexuelle qui semble excellente sur le papier – mais qui n’a été que très peu appliquée.

La lutte contre l’impunité en RDC se base sur l’espoir qu’une augmentation du nombre des condamnations criminelles et des sentences pour violence sexuelle aura un effet dissuasif auprès des auteurs potentiels, mais le système juridique civil trouve  difficile de répondre adéquatement aux cas de violence sexuelle. La plupart des cas de violence sexuelle liés au conflit ont lieu dans des zones rurales éloignées des villes, et c’est dans ces endroits isolés qu’il est le plus difficile pour les femmes d’avoir accès à temps à la police, aux avocats, aux tribunaux et aux traitements médicaux  pour obtenir un rapport médico-légal (tout en recevant des soins médicaux vitaux). Tous ces services souffrent d’un manque sévère de personnel, de formation et d’infrastructure en dehors des capitales provinciales. Davantage de soutien pour des tribunaux mobiles pourrait être utile.

Dans les capitales provinciales il y a eu des condamnations pour violence sexuelle mais les sentences prononcées tendent à être courtes. Selon certains, les juges hésiteraient à aggraver le problème de surpopulation des prisons. Le combat contre l’impunité ne peut être un succès sans une amélioration du système carcéral de manière plus générale ; dans de trop nombreux cas, des hommes condamnés pour violence sexuelle ont réussi à s’échapper ou à sortir de prison en ayant recours à la corruption après seulement quelques jours.

Dans les zones affectées par le conflit, la majorité des auteurs de violence sexuelle sont des hommes armés et un grand nombre d’entre eux sont des membres de l’armée congolaise. Former et sensibiliser les auteurs potentiels, particulièrement au sein de l’armée,  aux conséquences de la violence sexuelle sur les survivantes  et sur ceux qui s’en rendent coupables est un aspect essentiel de toute stratégie de prévention. 

En 2009, le Président Kabila a diffusé une déclaration selon laquelle il y aurait une tolérance zéro envers les auteurs de violence sexuelle au sein des forces armées. Et il a été rapporté que les tribunaux militaires ont prononcé un nombre plus élevé de condamnations pour violence sexuelle, ce qui a un impact positif. Mais aucune de ces condamnations militaires n’a concerné d’officiers de haut rang, et bien souvent les commandants refusent de permettre que leurs soldats soient jugés pour violence sexuelle. Le gouvernement congolais doit faire passer en jugement les commandants de haut rang des unités responsables de violence sexuelle. Et chaque condamnation pour violence sexuelle doit être rendue publique afin d’en maximiser l’effet dissuasif.

Modifier la manière de penser la prévention

Alors que la lutte contre l’impunité fait l’objet d’une attention croissante en RDC, il convient de réfléchir davantage à la prévention en dehors des paramètres traditionnels.

Il est nécessaire d’établir un lien entre opportunités économiques alternatives pour les femmes et prévention de la violence sexuelle. Les survivantes de violence sexuelle insistent pour dire que si elles pouvaient acquérir des compétences leur permettant de subvenir à leurs besoins différemment, elles ne seraient pas obligées de marcher plusieurs kilomètres pour aller cultiver des champs dans des zones isolées où elles courent davantage de risques de subir  des violences sexuelles.

La violence sexuelle se produit également dans des situations où les femmes sont obligées de vivre dans des endroits surpeuplés et dans des conditions indignes où elles ne disposent d’aucun espace personnel. C’est le cas pour de nombreuses femmes congolaises qui vivent dans des sites de déplacement ou dans des familles d’accueil. Le HCR cherche à réduire la surpopulation dans les familles d’accueil ; les initiatives de ce type devraient diminuer la vulnérabilité des femmes déplacées.

Une prévention plus efficace nécessite des systèmes plus efficaces de communication, particulièrement dans les zones éloignées. La capacité de prévention de la violence sexuelle restera toujours limitée dans les zones où les systèmes de communication ne fonctionnent pas. Les autorités locales et les groupes de femmes ont signalé qu’elles se sentaient particulièrement vulnérables face à la violence lorsqu’elles étaient incapables de donner l’alerte avant une attaque imminente. Dans les zones où il n’y a pas de réseau de téléphonie mobile, quelle que soit l’importance du travail accompli pour mettre sur pied des comités de prévention au niveau des communautés et pour améliorer le travail de la police et des soldats du maintien de la paix face à la violence sexuelle, la protection physique restera virtuellement impossible à organiser à temps sauf s’il est possible de recourir à  d’autres moyens alternatifs de communication comme la radio.

La réforme du secteur sécuritaire est un autre domaine déterminant du travail sur la prévention,  mais les donateurs qui financent ce type d’activités les relient rarement à la lutte contre la violence sexuelle. La formation de l’armée est essentielle mais il faudrait faire davantage pour soutenir les groupes communautaires locaux et les aider à dénoncer tout abus  commis par les services de sécurité dans leur zone.

Finalement, il est difficile de planifier des activités de prévention sans compter sur un tableau clair des tendances en termes d’incidents et d’auteurs de violence sexuelle. Il est toujours extrêmement difficile d’obtenir des statistiques fiables sur la violence sexuelle parce que seule une faible proportion des survivantes se font connaitre et dénoncent ce qui leur est arrivé. Dans le cadre de la nouvelle stratégie globale sur la violence sexuelle, le Fonds mondial pour la population (UNFPA) est l’agence responsable chargée de recueillir les données et d’établir une carte de la situation, mais elle ne dispose pas à l’heure actuelle des ressources nécessaires pour dresser de manière effective une carte des incidents survenus. De plus, certaines agences ont refusé de transmettre à l’UNFPA des données qu’elles considèrent comme sensibles parce qu’elles ont des doutes sur  la confidentialité du système.

L’UNFPA en RDC est en train d’instituer l’utilisation du Système de gestion des informations relatives à la violence sexospécifique – une banque de données développée au niveau mondial par l’UNFPA, le HCR et le Comité international de secours.1 Une mesure  qui devrait permettre aux agences de réagir rapidement pour combler les lacunes en termes d’information sur les incidents et d’assistance fournie aux survivantes de violence sexuelle. Le fait que cette banque de données ait été avalisée au niveau mondial, devrait contribuer à calmer les préoccupations de confidentialité de certaines organisations.

La Mission de stabilisation de l’ONU au Congo (MONUSCO, ex-MONUC) a contribué dans une certaine mesure à la prévention. La présence de la force de maintien de la paix a un effet dissuasif sur certains, bien qu’il y ait eu des occasions où les soldats du maintien de la paix n’ont pas réussi à protéger les populations des attaques, souvent parce qu’il n’y avait pas de système de communication avec les communautés locales. Tout retrait prématuré du personnel militaire et civil de maintien de la paix aurait pour effet de mettre les femmes dans une situation encore plus précaire. Dans certaines zones, MONUSCO répond aux demandes formulées par la communauté, comme par exemple d’effectuer des patrouilles pour accompagner les femmes jusqu’à leurs champs, mais les soldats du maintien de la paix ont besoin d’être mieux formés pour pouvoir  traiter la violence sexuelle et  savoir où diriger les survivantes.

Conclusion

Les gouvernements donateurs devraient augmenter le financement pour la réponse humanitaire afin d’aider les groupes locaux qui travaillent dans les zones conflictuelles et étendre leur couverture dans l’Est de la RDC de manière à ce que les activités de prévention puissent avoir un impact réel. Ils devraient également financer la nouvelle stratégie contre la violence sexuelle soutenue par le gouvernement.

Il existe de nombreuses activités vitales à entreprendre pour prévenir la violence sexuelle en RDC, mais l’activité de prévention la plus importante serait de réussir à mettre un terme au conflit. Les donateurs doivent renforcer les pressions qu’ils exercent sur le gouvernement congolais pour qu’il s’occupe du long conflit qui dévaste l’Est du pays, et qu’il trouve des solutions pacifiques pour améliorer la vie des femmes et des filles qui continuent à être la cible de violences horribles et de viols.

 

Camilla Campisi (ccampisi@afsc.org), travaille actuellement pour les bureaux Quaker auprès des Nations Unies, elle était auparavant Chargée de plaidoyer sur la RDC à Refugees International. Melanie Teff (melanie@refintl.org) est Responsable du plaidoyer pour le droit des femmes à Refugees International (http://www.refugeesinternational.org).

 

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