Tendances du déplacement en RDC

Cela fait près de 20 ans que la République démocratique duCongo (RDC) est rongée par les déplacements internes. Cet article donne une vue d’ensemble de l’étendue et des causes du déplacement au cours de cette période, de même que des efforts pour satisfaire les besoins des personnes déplacées de l’intérieur (PDI) en matière d’assistance et de protection.

Au début des années 1990, les confrontations interethniques dans les régions centrales et orientales ont aggravé l’instabilité politique qui s’est alors propagée dans l’ensemble du pays, au point de se transformer en véritable guerre civile en 1996. Dans les années qui ont suivi, le processus de retour et de réintégration des PDI a été interrompu par une importante rébellion contre le gouvernement de Kinshasa, suite à laquelle le nombre de PDI a quasiment triplé pour atteindre les deux millions à la fin 2000. La poursuite des hostilités entre les forces gouvernementales, les contingents armés de plusieurs nations africaines et trois factions rebelles ont touché neuf des dix provinces de la RDC, ainsi que Kinshasa, la capitale ; le nombre de PDI a atteint son sommet en 2003, avec 3,4 millions d’individus.

Grâce à l’instauration d’un Gouvernement Transitionnel à la mi-2003, auquel a participé l’opposition armée, un déclin de la violence a été constaté dès la mi-2004, permettant à de nombreuses PDI de rentrer chez elles. Toutefois, malgré l’accord de partage du pouvoir et le retrait des troupes étrangères, le gouvernement a rencontré des difficultés pour affirmer son autorité dans les provinces orientales. La présence continue de groupes armés, dont le nombre est monté jusqu’à vingt, continuait de poser une menace à la population. Les activités des groupes armés nationaux, bien établis au sein de la population locale et hostiles aux civils associés à d’autres groupes, a entraîné un niveau alarmant de nouveaux déplacements, prouvant que le déplacement en RDC dépend moins de l’étendue des combats que de la manière dont ces combats sont menés.

En réaction, le gouvernement a décidé d’intégrer des militants à l’armée nationale et de désarmer et rapatrier les groupes armés étrangers mais ce processus a été entaché par la corruption et de nouveaux conflits, reflétant souvent les divisions ethniques locales et les structures de commandement concurrentes. Cette intégration imparfaite a débouché sur une armée nationale indisciplinée, qui a fini par acquérir les caractéristiques des groupes rebelles qu’elle avait absorbés. De la fin 2004 à la mi-2006, l’armée congolaise a lancé une série d’opérations militaires - certaines avec l’appui de la MONUC, la mission de maintien de la paix de l’ONU1 - pour désarmer les groupes dans les régions d’Ituri et des deux Kivu avant les élections nationales de juin 2006. Cependant, bien que ces opérations aient contribué à améliorer l’accès aux PDI et à permettre à certaines d’entre elles de rentrer chez elles, en particulier dans la province de Katanga en 2005, elles ont également provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes.

Dans la province Orientale, fin 2008, l’Armée de résistance du Seigneur (ARS), étant l’objet d’une campagne militaire menée conjointement par les armées de l’Ouganda, de la RDC et du Sud-Soudan, a riposté en s’en prenant à la population civile, tuant des milliers de personnes et en déplaçant des dizaines de milliers.

La lutte pour les ressources

Des membres de l’armée et des milices ont été impliqués dans l’exploitation illégale des minéraux, contribuant à de nouveaux déplacements. Par exemple, début 2007, plusieurs milliers d’habitants de la province du Kasaï-Oriental ont dû fuir lorsque leurs villages ont été brûlés suite à un conflit concernant la mine de diamants de la région. Dans le territoire de Lubero du Nord-Kivu, les milices hutues ont forcé la population à devenir des esclaves porteurs pour le compte de leurs activités minières, poussant de nombreuses personnes à fuir leur village. En octobre 2009, la concurrence entre deux communautés pour l’accès aux étangs de pêche de Dongo, dans la province Équateur, s’est transformée en insurrection au plein sens du terme, forçant 200 000 personnes à fuir, les deux tiers franchissant la frontière pour se rendre en République du Congo ou en République centrafricaine, le reste demeurant en RDC.

Le contrôle des terres arables est au cœur des causes du déplacement dans l’est de la RDC, et demeure un facteur au cours du déplacement et un élément primordial de la recherche de solutions. L’accès aux terres par le biais des déplacements a même constitué l’un des objectifs des conflits armés, comme l’illustre l’expulsion par la CNDP, depuis 2006, de paysans du Kivu appartenant à un groupe ethnique particulier pour les remplacer par des paysans de leur propre circonscription. Les PDI qui ont besoin de cultiver la terre pendant leur déplacement exercent des pressions sur les rares terres disponibles, ce qui provoque des litiges avec les communautés d’accueil. Et lorsqu’elles tentent de retourner chez elles, elles se heurtent souvent à des agriculteurs en colère qui ont occupé leurs terres en leur absence.

Schémas de déplacement

La vaste majorité des PDI trouvent refuge hors des camps, soit chez des familles d’accueil dans d’autres villages ou en milieu urbain, soit en forêt. Bien souvent, les individus sont déplacés à plusieurs reprises mais pour de courtes périodes. En règle générale, les PDI essaient de rester à proximité de leur lieu d’origine, mais l’évolution des lignes de front dans les deux Kivu a forcé nombre de déplacés à fuir plus loin ; en conséquence, il leur est plus difficile de maintenir une communication avec leur région d’origine ou de retourner chez elles de manière permanente.

Les communautés d’accueil sont de moins en moins capables de faire face à l’influx de déplacés, et plusieurs centaines de milliers de PDI ont dû construire des camps de fortune ou trouver refuge dans des bâtiments ou des camps délabrés dans les régions d’Ituri, du Nord-Kivu et de Katanga. Selon le BCAH, le pourcentage de PDI établies dans les camps du Nord-Kivu est passé de 5 % en 2005 à 35 % en 2008, mais a ensuite chuté à 16 % à la mi-2010.

Un certain nombre de PDI se sont réfugiés en milieu urbain. Alors qu’un tel phénomène d’urbanisation fait gonfler les bidonvilles, c’est aussi l’occasion pour les PDI les plus débrouillardes de s’intégrer localement. Par exemple, les résidents des camps près de Goma ont trouvé du travail en ville, tout en s’assurant qu’une partie de leur famille demeure dans les camps pour bénéficier des rations alimentaires.

En août 2010, le total des PDI en RDC s’élevait à près de 2 millions.2 Les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu comptaient le nombre le plus élevé de PDI, avec quelque 1 542 000 individus signalés, c’est-à-dire près de 78 % de leur nombre total. Alors que près d’un million d’individus étaient rentrés chez eux au cours des 18 mois précédents, le nombre de PDI avait tout de même augmenté en raison de la poursuite des opérations militaires contre les groupes rebelles et des représailles contre la population.

Le déplacement exacerbe la vulnérabilité

Les enquêtes sur la mortalité du Comité international de secours (CIS) indiquent que le nombre de décès provoqués par les conflits a augmenté continûment de 2,4 millions en 2001 à 5,4 millions en 2009.3 Les PDI sont également victimes de graves violations de leurs droits humaines et de marginalisation sociale.

Le déplacement d’agriculteurs, la destruction par le feu des champs et des stocks alimentaires et la destruction des infrastructures ont rendu le commerce extrêmement difficile et la malnutrition courante dans l’est de la RDC, une région au potentiel agricole pourtant considérable. De surcroît, des millions de personnes n’ont pas même accès aux services essentiels. Le système de santé, déjà fragile au moment où les conflits ont éclaté, a encore empiré à cause des pillages, de la fuite du personnel et de l’absence de financements. A plusieurs reprises, les crises de déplacement ont coïncidé avec une augmentation aiguë des maladies épidémiques telles que la fièvre hémorragique, la rougeole et le choléra. Certains groupes sont plus touchés que d’autres ; ceux qui sont forcés de fuir dans la forêt sont particulièrement vulnérables, tout comme les Pygmées qui, ayant été chassés de leurs terres traditionnelles en 2003/04, luttent pour leur survie.

De nombreux enfants déplacés ont été forcés de rejoindre les rangs des groupes armés. L’UNICEF estime qu’entre 20 000 et 40 000 enfants étaient associés aux groupes armés entre 2003 et 2005, un nombre qui avait chuté à 3 000 en 2008. Les enfants déplacés du Nord-Kivu, en particulier ceux qui ont été séparés de leur famille, courent non seulement le risque d’être recrutés par les milices mais aussi d’être violés et exploités. Abandonnés à leur propre sort, nombre d’entre eux sont sans abri. Sans nourriture, médicaments ou logement, les enfants déplacés se voient également refuser tout un ensemble de droits fondamentaux. Peu d’entre eux sont scolarisés puisque le système éducatif a été endommagé par la guerre, ce qui réduit leurs perspectives d’un avenir plus sûr.

Le viol a été utilisé à profusion dans le contexte des opérations militaires par la plupart des forces participant aux conflits. Dans le contexte actuel des relations hommes-femmes en RDC, la plupart des violences sexuelles sont dirigées contre les femmes et les filles ; toutefois, les hommes et les garçons déplacés de l’intérieur sont aussi victimes des attaques sexuelles perpétrées par les combattants. Malgré toutes les initiatives entreprises contre les violences sexuelles, elles continuent d’être monnaie courante dans l’ensemble du pays et sont utilisées contre la population en général, contre les personnes déplacées et comme un instrument de déplacement.

Érosion des capacités locales

Bien que la responsabilité de protéger les PDI et de leur porter assistance en incombe avant tout aux autorités nationales, il n’existe toujours aucune stratégie nationale relative aux PDI ni aucune politique qui aurait un impact direct sur la vie de ces dernières. Certains ministères gouvernementaux se sont vus confier la tâche de répondre à leurs besoins tandis que les Gouverneurs de plusieurs provinces ont établi des bureaux pour coordonner l’assistance humanitaire, sans toutefois remporter de grand succès. A la recherche de nouvelles recettes fiscales, les autorités de la RDC ont commencé à taxer, de manière incohérente, les fournitures humanitaires.

Au niveau local, il semble qu’un bien plus grand nombre de solutions soient apportées. La vaste majorité des PDI ont survécu toutes seules ou grâce au soutien de leur famille, de leurs amis et de personnes issues du même groupe ethnique qui ont été encouragés à les héberger par les autorités locales. Les chefs religieux et les leaders des PDI ont souvent négocié les modalités des installations de PDI au sein des communautés d’accueil. Les pouvoirs locaux leur ont également attribué un endroit où ils pouvaient s’établir, de même que des terres à cultiver tant que dure leur déplacement.

Comme le droit coutumier guide la plupart des relations sociales en RDC, les pouvoirs locaux ont un rôle important à jouer dans la gestion de la plupart des problèmes de protection entre civils, y compris les PDI. Dans certains cas, ils ont réussi à persuader les commandants des milices de changer de conduite envers les civils, par exemple en maintenant les combattants hors des communautés, en créant des espaces pour les communautés courant le risque d’être déplacées et en rendant les pratiques de pillage et de recrutement militaire moins nuisibles. Toutefois, les conflits ont érodé leurs capacités à gérer les disputes.

Le déplacement interne a affecté le rôle régulateur des pouvoirs locaux d’au moins quatre manières. Premièrement, l’influx d’un grand nombre d’individus venus d’autres régions a intensifié la concurrence pour les ressources, entraînant une augmentation générale de la pauvreté. Deuxièmement, en raison du mélange des populations suite au déplacement, les pouvoirs locaux ont dû gérer les conflits d’intérêt de différents groupes ethniques, mais la coutume et la tradition sont d’une utilité réduite dans ce type de situation. Troisièmement, les PDI, ayant perdu la plupart de leurs ressources, ne peuvent pas compenser les familles lésées par des conflits passés, ce qui mène parfois à une logique de vengeance plutôt que de résolution entre les PDI et leurs hôtes. Enfin, les commandants militaires locaux ont, dans une certaine mesure, remplacé les chefs traditionnels formés à faire respecter le droit coutumier, ce qui aboutit sur des décisions qui ne respectent pas les droits de restitution et les droits humains internationaux.

Assistance humanitaire et protection internationales

Les organismes humanitaires internationaux apportent depuis plusieurs années une assistance alimentaire et sanitaire et d’autres services essentiels à un grand nombre de PDI, aussi bien pendant le déplacement qu’au moment du retour, se concentrant principalement sur les camps et les petites villes de l’est du Congo. Leur tâche n’est pas aisée. Nombreux sont les obstacles à la mobilité qui les empêchent de porter assistance aux PDI et de garantir la qualité des interventions humanitaires ; en outre, les attaques contre le personnel national et international sont fréquentes. En 2009, par exemple, les agences de l’ONU ne pouvaient pas accéder à 94 % du Nord-Kivu sans être escortées par la MONUC, et elles sont devenues dépendantes des ONG nationales et internationales pour accéder aux PDI.

Le cluster de la protection, dirigé par UNHCR, coordonne son action avec la MONUC. Il a mis au point un manuel destiné aux soldats de la paix qui détaille les mesures de protection des PDI et énonce une stratégie visant à mieux porter assistance aux PDI dans les communautés d’accueil.4 Cependant, en décembre 2009, Human Rights Watch a signalé que cette initiative, bien que louable, ne s’accompagnait d’aucune véritable formation sur les directives, d’aucun mécanisme de suivi et d’évaluation pour s’assurer que ces directives sont respectées, et d’aucune instruction, dans les règles d’engagement ou les directives militaires, expliquant aux troupes comment suivre ces directives.5 La création de mécanismes de protection spécifiques pour répondre aux problèmes de protection urgents, y compris les Équipes conjointes de protection de la MONUC (composées de personnel des affaires civiles, des droits humains et de la protection des enfants), a donné à la communauté internationale la capacité de cataloguer les violations et d’évaluer les problèmes de protection - mais il lui reste à trouver comment traduire ces connaissances en actions concrètes sur le terrain.

La MONUC s’est révélée cruciale pour garantir l’accès de l’ONU aux communautés dans les environnements à risque, et les individus vivant à proximité des bases de la MONUC semblent profiter d’une meilleure sécurité que ceux des autres régions. En même temps, la réputation de la MONUC a été entachée aussi bien par son incapacité à tenir les rebelles en échec que par son appui à l’armée nationale, mal formée et violente. Cette relation est embarrassante pour les soldats de la paix de l’ONU qui, depuis 2004, menacent régulièrement de retirer leur soutien à l’armée.

Plutôt que de soutenir les autorités locales (qui peuvent protéger les PDI mais qui proviennent aussi d’une tradition qui favorisent les hommes âgés par rapport aux femmes et aux enfants), les agences ont préféré renforcé les structures alternatives (et concurrentes) telles que les ONG nationales et les groupes de femmes. Alors que ces groupes correspondent mieux à la perspective de l’Occident, la question demeure de savoir s’ils sont véritablement capables de renforcer la protection.

Recommandations pour la communauté internationale

  • Promouvoir l’élaboration de politiques favorisant des solutions durables pour les PDI, axées sur la sécurité et le droit foncier.
  • Soutenir le droit coutumier aux côtés du système judiciaire officiel d’une manière qui ne laisse pas la porte ouverte aux abus, c.-à-d. qui ne légalise pas les injustices du passé et qui ne fasse pas non plus obstacle aux solutions durables.
  • Travailler avec les structures de gouvernance existantes et soutenir leur renforcement en conformité avec les normes internationales, plutôt que créer des structures parallèles qui peuvent contribuer à l’érosion de la gouvernance locale.
  • Garantir l’accès aux personnes les plus vulnérables en acheminant les ressources par le biais d’organisations qui ont accès aux premières lignes des combats.

 

Greta Zeender (greta.zeender@nrc.ch) est analyste principale pour les Grands Lacs africains au Centre de surveillance des déplacements internes (IDMC) du Conseil norvégien pour les réfugiés (CNR) et Jacob Rothing (jacob.rothing@nrc.ch) travaillait auparavant comme conseiller en protection et mobilisation pour le CNR et est aujourd’hui analyste pour l’IDMC. IDMC : http://www.internal-displacement.org ; CNR : http://www.nrc.no

1 Connue depuis le 1er juillet 2010 sous le nom de MONUSCO – Mission de l’Organisation des Nations Unies en République démocratique du Congo (Résolution 1925 du Conseil de sécurité)

2 Les statistiques les plus récentes peuvent être consultées sur http://www.internal-displacement.org/countries/DRCongo

 

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