VIH/sida, sécurité et conflits: Que savons-nous ? Et comment avancer ?

Dans les dix ans qui ont suivi la première résolution du Conseil de sécurité sur le VIH/sida, nous avons beaucoup appris sur les dynamiques qui associent le VIH/sida, les conflits et l’insécurité. En évaluant les progrès effectués ces dix dernières années en réponse à ces dynamiques, il nous est possible d’identifier de nouvelles opportunités de prévention et d’intervention.

Les articles réunis ici, ainsi que les résultats du programme ASCI (AIDS, Security and Conflict Initiative), viennent enrichir un ensemble grandissant de recherches en sciences sociales, en santé publique et en politique, d’un part, et d’autre part, de recherches opérationnelles, qui remettent en question les hypothèses antérieures sur les effets interactifs du VIH/sida et de l’insécurité. Les contributeurs attirent l’attention sur les facteurs sociaux liés au déplacement forcé et à la migration et leur rôle central dans la configuration des risques d’exposition au VIH. Collectivement, ils se font l’écho d’une transition importante qui nous voit nous détacher des analyses comportementales des risques de transmission du VIH pour nous attacher plutôt aux facteurs structurels qui façonnent le comportement individuel. Comme l’ensemble de ces articles le mettent en lumière, les risques varient selon les environnements de maintien de la paix, les camps, les zones frontalières et les régions où la prévalence du VIH est plus élevée ou plus faible.

De nouvelles pistes importantes pour la prévention et les interventions en matière de VIH/sida sont identifiées dans le contexte d’initiatives humanitaires et de relèvement relatives au désarmement, à la démobilisation et à la réinsertion, en ce qui concerne les services de l’ordre, et en ce qui concerne la prévention et les interventions en matière de violences sexuelles. De nouveaux défis ont aussi été identifiés. Malgré une forte augmentation de l’accès à la prévention, aux soins et au traitement du VIH, en particulier dans les camps de réfugiés, la demande continue d’être plus élevée que l’accès et la disponibilité parmi les personnes déplacées par les conflits, de même que dans les zones de réinstallation et de retour.

La nature sexospécifique de la pauvreté provoquée par les conflits exacerbe les risques pour les femmes qui sont chef de famille, pour celles qui servent dans les forces ou groupes armés ou y sont associées et, surtout, pour celles qui n’ont aucun soutien ou aucun droit juridique de revendiquer leurs biens matrimoniaux. Comme peu d’autres possibilités de subvenir à leurs besoins s’offrent à elles, de nombreuses femmes et filles sont forcées de s’en remettre au sexe transactionnel et de survie et au mariage précoce. D’autres deviennent victimes de la traite illégale des êtres humains et de l’esclavage sexuel. Pour réagir à la variété des facteurs de risques sociaux et psychologiques associés à la violence et à l’exploitation sexuelles en situation de crise et dans les États fragiles, il faudra faire de bien plus gros investissements dans les soins de santé reproductive d’urgence et la prévention des MST.  Il faudra également mener des évaluations des risques sécuritaires et des interventions qui soient sensibles aux différences hommes-femmes, aussi bien dans les communautés de déplacés, le long des frontières, dans les régions de retour que dans les environnements de maintien de la paix.

Certaines des carences les plus importantes en matière de prévention et de soin du VIH en situation de conflit concernent les forces de l’ordre, y compris la police, l’armée, la marine et le système correctionnel. Des progrès de taille ont été effectués en matière de prévention pré- et post-déploiement, de soutien psychologique, de dépistage et de traitement pour le personnel militaire, leur famille et les autres personnes à leur charge. Mais de tels investissements n’ont pas encore été effectués parmi la police, un groupe bien plus exposé au risque de transmission et bien plus susceptible de jouer le rôle d’agent du changement au sein des communautés qu’il sert.

C’est une triste ironie de voir que les pays présentant la prévalence la plus élevée de VIH en Afrique subsaharienne ne comptent pas parmi les pays considérés comme les plus « fragiles » selon les indices actuels de bonne gouvernance et de développement économique. Cette situation dissimule l’urgence des besoins et les carences en ressources, en particulier au niveau local de la gouvernance. Même lorsque des programmes bien pensés et basés sur des données tangibles ont été élaborés par les gouvernements, les organismes humanitaires ou de développement, un bien trop grand nombre de donateurs ne comprennent pas le besoin de programmes VIH exhaustifs dans les contextes humanitaires ou de relèvement, ou bien ont la fausse impression que ces programmes ne sont simplement pas réalisables. L’expérience vient toutefois contredire ces préconceptions. De bien plus gros investissements dans la prévention du VIH et les interventions VIH en situation de crise, de déplacement et de fragilité peuvent faciliter le relèvement et réduire les risques disproportionnés auxquels font face les femmes et les filles.

La reconnaissance croissante de ces nouveaux défis et une meilleure compréhension des dynamiques unissant le VIH/sida, les conflits et la sécurité suggèrent qu’il est temps d’adopter un nouveau programme d’action. Selon notre perspective, ce programme demande une intervention fortement accélérée et plus nuancée qui prenne en compte les aspects suivants :

  • le rôle de la violence et de l’exploitation sexuelle dans la transmission du VIH, et donc le besoin d’harmoniser les politiques et les programmes de prévention du VIH et de la violence sexuelle
  • la manière dont le sexe façonne les schémas de migration et de déplacement (forcés par les conflits, les changements climatiques ou la crise économique), le risque individuel de transmission, la responsabilité de soigner les autres et l’accès à la prévention, aux soins et au traitement
  • l’inadéquation entre les ressources, la disponibilité des services de prévention et de traitement du VIH et l’accès à ces services dans les régions les plus touchées par les conflits et le VIH, particulièrement en Afrique subsaharienne
  • si l’écart entre le financement humanitaire et les mécanismes de relèvement a entraîné des interruptions de la prévention et des soins pour les populations touchées, et comment
  • les dynamiques du redressement du système de santé au cours de la reconstruction post-conflit et dans quelle mesure celles-ci façonnent l’impact du déplacement sur les risques de transmission du VIH et sur l’accès à la prévention et aux soins
  • le besoin de prêter une plus grande attention à la responsabilité de dispenser des soins, endossée de manière disproportionnée par les femmes et les filles, en particulier dans les situations où l’accès au traitement est limité et où les infrastructures sanitaires sont insuffisantes
  • le rôle réel et potentiel des forces de l’ordre - et particulièrement la police - en tant qu’agents du changement et, dans certains cas, en tant que « groupe-clé » de la transmission du VIH
  • les dynamiques du risque parmi les forces armées non étatiques, y compris les milices, les groupes rebelles et les personnes qui y sont associées, aussi bien pendant les conflits qu’après, au cours du processus de démobilisation.

Lorsque le Conseil de sécurité porte son attention sur le VIH/sida en 2011, nous espérons qu’il considérera, avec tout le sérieux qu’il se doit, le quintuple défi suivant :

  • alignement de la prévention et des interventions relatives à la violence sexuelle sur la prévention et les interventions relatives au VIH/sida
  • prévention, soins et traitement du VIH post-déploiement pour le personnel des forces de l’ordre, leur famille et les personnes à leur charge
  • garantie de la continuité de l’accès à la prévention, aux soins et au traitement du VIH pendant le relèvement et la transition post-conflit
  • renforcement des approches régionales de la prévention du VIH et harmonisation des politiques pour l’ensemble des pays fournisseurs de contingent pour le maintien de la paix
  • le rôle des forces de l’ordre – et particulièrement la police – dans la prévention du VIH et les interventions VIH.

 

Pamela Delargy (delargy@unfpa.org) est conseillère principale au Bureau des États arabes d’UNFPA (http://www.unfpa.org). Jennifer F Klot (klot@ssrc.org) est conseillère principale pour le VIH/sida, le genre et la sécurité au Conseil de recherches en sciences sociales (http://www.ssrc.org). Les deux auteures sont Rédactrices en chef invitées de ce supplément.

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