L’invisibilité des populations mobiles vulnérables

De nombreux pays semblent avoir été dépassés par la rapidité avec laquelle l’épidémie du VIH s’est propagée et par son impact sur les migrants forcés et les autres populations mobiles.

L’Objectif 6 du millénaire pour le développement (OMD 6) (1) cherche à améliorer l’accès aux services de prévention du VIH et au soutien, aux soins et au traitement du sida, ainsi qu’à freiner et à inverser la contamination de l’épidémie du VIH d’ici 2015. L’accès universel aux services du VIH/sida ne peut être obtenu que si l’effort mondial pour amplifier la prévention du VIH, les soins et le traitement incluent des populations aussi fortement vulnérables que les 200 millions de personnes que l’on estime être touchées chaque année par des crises humanitaires (et, fréquemment par le déplacement qui en résulte), les presque 50 millions de personnels en uniformes et les migrants légaux ou illégaux. L’ONUSIDA a créé une nouvelle Action conjointe en vue de résultats(2) pour engranger un maximum de soutien en faveur de ses objectifs clés parmi lesquels, la réduction de la transmission sexuelle du VIH, l’amélioration de l’accès au traitement, la protection sociale, l’autonomisation des jeunes et la lutte contre la violence liée au genre. L’ONUSIDA s’engage à promouvoir des partenariats solides capables d’obtenir des résultats sur le terrain.(3)

Remplir l’OMD 6 ne sera pas facile pour diverses raisons. Fin 2008, seulement 42% des personnes nécessitant un traitement recevaient effectivement une thérapie antirétrovirale. Et même si cela représente une augmentation significative par rapport à la couverture de l’année précédente qui était de 33%, réussir à toucher tous ceux qui ont besoin d’antirétroviraux exigera une réallocation majeure de ressources humaines, financières et logistiques. Les pays devront adopter une vision plus exhaustive des réalités démographiques pour garantir l’inclusion des PDI, des réfugiés et des migrants.

Populations mobiles

Parmi ceux qui traditionnellement n’ont pas été touchés par les interventions relatives au VIH (et à d’autres préoccupations de santé), les populations mobiles sont tout particulièrement en tête de liste. Ces groupes vulnérables s’accroissent à la fois en nombre et en diversité, et ils comprennent tout un mélange de personnes forcées de se déplacer à cause d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle ainsi que des personnes qui se déplacent à la recherche de travail ou d’opportunités économiques. La différence entre les réfugiés et les PDI ne se limitent pas seulement à leur statut légal, mais aussi aux conditions de vie et aux opportunités socio-économiques qui varient, par exemple, selon que les personnes vivent ou non en camps, ce qui peut à son tour avoir une influence sur la capacité d’intégration à la communauté d’accueil.

Il y a également des millions de personnes auxquelles on se réfère habituellement sous le nom de migrants économiques, mais qui sont également très différents en fonction de leur statut,  leur manière de se déplacer et de la réception qu’ils reçoivent. Certains se déplacent officiellement et sont connus sous le nom de migrants légaux ou pourvus de papiers ; ils bénéficient d’un type et d’un degré d’accès aux soins de santé qui ne s’applique pas aux migrants non officiels, illégaux, sans papiers, qui souvent arrivent clandestinement ou voyagent dans des conditions difficiles pour d’autres raisons.

Au cours des prochaines années, on s’attend à ce que des changements dans les schémas climatiques et les conditions environnementales entraînent le déplacement d’un nombre encore bien plus important de personnes,(4) et cela viendra accroître massivement la complexité démographique, sociale et culturelle à laquelle les planificateurs de santé et ceux qui ont la charge de concevoir les programmes relatifs au VIH se verront confrontés.

Toutes ces formes de mouvements humains aussi différentes soient-elles ont en commun le fait que le contexte que ces personnes quittent, les conditions dans lesquelles elles se déplacent et les différentes manières dont elles sont reçues et réinstallées (même pour des périodes temporaires) ont le pouvoir d’influencer à la fois  leur santé physique et leur bien-être psychosocial et de retentir sur les schémas d’incidence du VIH, de la tuberculose et des autres maladies. Si l’écart entre pays riches et pauvres, et entre personnes riches et pauvres continuent de s’accroître, et alors que les options de transport et d’information s’améliorent, la rapidité à laquelle les personnes vont se déplacer ne fera qu’augmenter – et cela à son tour imposera aux gouvernements une nécessité accrue de planification proactive et de flexibilité en matière de  politiques de santé et de capacités de réponse rapide.

Du fait des circonstances dans lesquelles elles bougent, les populations déplacées par la force, de même que les migrants, peuvent encourir des risques plus élevés de violence liée au sexe, notamment de viol, ce qui à son tour peu augmenter le risque d’infection au VIH. Il apparait donc que combattre la violence sexuelle qui est une violation sérieuse des droits de l’homme en soi, est aussi une priorité clé de la prévention de la transmission du VIH, comme l’est aussi la protection des droits des populations mobiles, particulièrement – mais pas uniquement – dans les situations conflictuelles. Il est crucial que les services en uniforme, comme les membres des forces armées et les troupes de maintien de la paix, soient ciblés en matière de services relatifs au VIH (étant eux-mêmes des groupes extrêmement mobiles) mais aussi en tant qu’agents de changement afin de combattre la violence liée au genre et la propagation du VIH.

La santé et la sécurité humaine des migrants et des réfugiés, dépendent cependant également de la mesure dans laquelle les migrants on accès et ont la possibilité d’utiliser les services sociaux et de santé dans les pays par lesquels ils transitent ou dans lesquels ils s’installent. Dans certains cas, ce sont des exigences légales et administratives qui influent sur cette possibilité, alors que dans d’autres il peut s’agir davantage de facteurs sociaux, culturels ou linguistiques. Dans la plupart des situations, il s’agit d’un mélange de l’ensemble de ces facteurs et d’autres encore. En principe, le droit des réfugiés et des demandeurs d’asile en termes de soins de santé et de services relatifs au VIH est protégé par des conventions internationales, et les migrants pourvus de papiers sont probablement aussi assurés d’avoir accès aux mêmes soins de santé que les nationaux. La mesure dans laquelle les migrants sans papiers ont la possibilité ou se sentent capables de demander accès aux services, y compris aux services relatifs au VIH, dans les pays dans lesquels ils vivent et travaillent, varie de manière considérable. En général, les migrants sans papiers en sont venus à constituer un groupe particulièrement marginalisé dans la plupart des endroits du monde, et ils ont un accès aux services de santé bien plus réduit que les autres catégories de personnes qui se déplacent.

De nombreux pays n’ont pas eu le temps ou suffisamment de perspicacité pour développer les politiques et les programmes nécessaires pour toucher les nouveaux arrivants de manière adéquate. D’autres ont simplement choisi de négliger la question du VIH et des populations mobiles, en imaginant ou en espérant dans certains cas que les gens ne resteraient pas longtemps, ou que les besoins des nouveaux arrivants ne s’avéreraient pas bien différents de ceux de la population d’accueil.  En conséquence, les migrants et les réfugiés sont un peu partout des populations négligées même s’ils sont encore rendus plus vulnérables face au VIH du fait du travail qu’ils font et du type d’existence qu’ils sont forcés de mener.

A l’heure actuelle, la question de comment obtenir un accès plus important et meilleur à la prévention, aux soins et au traitement du VIH  devient préoccupante. Il est improbable que l’OMD 6 ait la moindre chance d’être atteint sans la mise en place d’un nombre beaucoup plus important de programmes ciblant tous les types de populations déplacées et migrantes, sans tenir compte de leur statut, et aussi de programmes à destination des services en uniforme qui interagissent avec eux dans de nombreuses circonstances. Des programmes spécialement conçus pour garantir un accès universel aux groupes vulnérables doivent devenir une part intégrante des politiques et des stratégies nationales sur le VIH, et un sujet-clé à l’ordre du jour de la communauté internationale.

 

Leo Kenny (kennyl@unaids.org) est Responsable de l’équipe Sécurité et réponse humanitaire, et Thobias Bergmann (bergmannt@unaids.org) est Conseiller pour la Réponse humanitaire, de l’ONUSIDA (http://www.unaids.org/).
Manuel Carballo (mcarballo@icmh.ch) est Directeur exécutif du Centre for Migration Health and Development (ICMHD www.icmh.ch/).
 

(1) Combattre le VIH/sida, le paludisme et d’autres maladies. http://tinyurl.com/OMD6-maladies

(2)Une action conjointe en vue de résultats: Cadre de résultats de l’ONUSIDA, 2009-2011], disponible sur:  http://tinyurl.com/ONUSIDA-resultats

(3) Partenariats en particulier avec : OMS, HCR, UNFPA, PAM, UNICEF, PNUD, ONUDC, OIT, OIM, et ICMHD.

(4) Voir RMF n° 31, ‘Les changements climatiques et les déplacements’ sur http://www.migrationforcee.org/changementsclimatiques.htm et en particulier ‘Défis pour la santé’ Manuel Carballo, Chelsea B Smith et Karen Pettersson à http://www.migrationforcee.org/pdf/MFR31/18.pdf

 

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