Aborder la question du VIH et du travail du sexe dans les situations de crise humanitaire

Le travail du sexe est une réalité indéniable des situations de crise humanitaire. UNHCR et UNFPA ont démontré l’importance des interventions multisectorielles pour aborder la question du VIH dans le travail du sexe.

Les preuves s’accumulent sur la manière dont les conflits et les catastrophes peuvent entraîner le commerce ou l’échange de services sexuels contre un logement, une protection, de la nourriture, des faveurs ou encore d’autres articles ou services. De nombreux facteurs peuvent expliquer cette situation : la pauvreté élevée, l’insuffisance des moyens de subsistance, la séparation familiale, la rupture des mécanismes de soutien communautaire et l’augmentation des violences sexistes. Pourtant, les programmes abordant la question du VIH et du travail du sexe dans les situations de crise humanitaire sont bien souvent mal élaborés. Les programmes sur le VIH suivent habituellement des approches générales, sans porter une attention suffisante aux individus et aux groupes les plus vulnérables et les plus à risque de contracter ou de transmettre le VIH et les autres maladies sexuellement transmissibles (MST).

Certaines mesures initiales ont été prises pour aborder le VIH et le travail du sexe dans le cadre de programmes en Afrique de l’Est, dans la Corne de l’Afrique en Amérique latine et dans certaines régions d’Asie. En s’appuyant sur ces expériences, et en prenant pour cadre général la Note d’orientation de l’ONUSIDA sur le VIH et le commerce du sexe(1), UNHCR et UNFPA ont rédigé une Note technique pour donner des directives au personnel de terrain et aux directeurs de programme sur la manière d’aborder le VIH et le travail du sexe dans les situations humanitaires. L’objectif premier est d’informer les acteurs humanitaires des mesures qu’ils peuvent prendre pour réduire les risques et la vulnérabilité associés au travail du sexe.(2)

VIH et travail du sexe

Le travail du sexe est un moteur non négligeable de la transmission du VIH. Les rapports sexuels non protégés entre les clients et les travailleurs du sexe et entre les clients et leur partenaire intime contribuent à l’augmentation du risque de transmission du VIH. Ainsi est-il critique que les interventions relatives au VIH ciblent les travailleurs du sexe et leurs clients. Malheureusement, les travailleurs du sexe sont fréquemment marginalisés et sont fréquemment victimes de discriminations, ce qui entrave leur participation aux activités de prévention contre le VIH et leur capacité à accéder aux services sanitaires, juridiques et sociaux. Il a été constaté que si les travailleurs du sexe participent à la prestation des services, aussi bien l’utilisation que l’accès augmenteront. Un nombre croissant de pays ayant agrandi l’échelle des interventions auprès des travailleurs du sexe ont signalé une stabilisation, voire un déclin, des épidémies de VIH.

Reconnaissant ces opportunités et ces obstacles, UNHCR promeut une approche du VIH et du travail du sexe axée sur les droits de la personne et nourrie de données tangibles, et basée sur trois piliers qui ont été adaptés pour satisfaire les besoins dans les situations de crise humanitaire :

Pilier 1: garantir l’accès universel à des services complets de prévention du VIH, de traitement, de soins et de soutien grâce à la planification, et se préparer à continuer d’assurer les services, mettre en œuvre des services essentiels au cours de la phase d’urgence et proposer des services complets dès que les conditions se stabilisent.

Pilier 2: renforcer les partenariats et diversifier les choix en travaillant avec les travailleurs du sexe pour garantir la mise en place d’un environnement propice dans lequel ils peuvent tous accéder aux services dont ils ont besoin.

Pilier 3: réduire la vulnérabilité et résoudre les problèmes structurels en garantissant la protection, l’accès à la nourriture, le logement et d’autres besoins fondamentaux, tout en prenant des mesures parallèles pour prévenir les violences sexuelles et atténuer les pressions qui poussent à rejoindre l’industrie du sexe.

Ces piliers constituent le fondement d’une intervention exhaustive portant sur le VIH et le travail du sexe et inspirent les recommandations présentées dans la Note technique sur le VIH et le commerce du sexe dans les situations de crise humanitaire.

Le travail du sexe en situation de crise humanitaire

Les caractéristiques propres aux urgences humanitaires, y compris les conflits, l’instabilité sociale, la pauvreté et le sentiment d’impuissance, peuvent aussi faciliter la transmission du VIH. Les déséquilibres des pouvoirs qui rendent les femmes et les filles vulnérables, de manière disproportionnée, à l’infection par le VIH sont encore plus prononcés au cours des conflits et des déplacements. Des pressions accrues peuvent les pousser au travail du sexe. Le risque de transmission du VIH aux travailleurs du sexe et aux clients risque d’augmenter à cause de la plus faible utilisation de préservatifs et de l’intensification des violences.

La vulnérabilité des enfants à l’exploitation à la violence sexuelle est également accrue pendant les crises humanitaires. Alors que les conditions, les facteurs contributifs et les interventions programmatiques peuvent chevaucher ceux concernant les adultes, certaines différences fondamentales sont à noter. La Note d’orientation d’ONUSIDA « affirme que toute forme de participation des enfants (définis comme personnes de moins de 18 ans) au commerce du sexe et à toute autre forme d’exploitation ou de violence sexuelle enfreint les conventions des Nations Unies et les lois internationales relatives aux droits humains ». Alors que l’amélioration des conditions du travail du sexe fait partie de l’intervention auprès des adultes, la réponse programmatique à l’exploitation sexuelle est de protéger et d’éloigner l’enfant des conditions favorisant l’exploitation.

Les contextes de crise humanitaire offrent de bonnes occasions de prévenir la transmission du VIH. Les déplacements forcés et les crises humanitaires, qu’ils soient provoqués par des conflits ou des catastrophes naturelles, impliquent généralement des groupes armés, des militaires et d’autres hommes issus de la communauté ou d’ailleurs, dont la présence entraîne souvent une recrudescence du commerce du sexe. Dans ces contextes, certains travailleurs du sexe proposent ouvertement leurs services tandis que d’autres préfèrent ne pas s’identifier en tant que tels, travaillant souvent de manière plus intermittente. Comme dans les contextes non humanitaires, certains travailleurs du sexe choisissent de continuer ce travail tandis que d’autres préfèrent saisir les occasions d’autonomisation économique qui se présentent afin de limiter leur dépendance envers le travail du sexe. L’un des domaines d’intervention les plus importants est l’éducation des responsables de l’application des lois, tels que les agents de police, à devenir des agents du changement au sein de leur communauté, à respecter les droits des travailleurs du sexe et à sensibiliser leurs homologues en matière de prévention contre le VIH.

Stratégies-clés d’intervention

Il est primordial de travailler sur différents niveaux et à travers différents secteurs pour réduire les risques et la vulnérabilité associés au VIH tout en assurant la sécurité et protégeant les droits humains des populations touchées. En étant conscients des conditions qui accentuent la vulnérabilité et les risques, les acteurs humanitaires peuvent prendre les mesures nécessaires pour garantir la mise en place d’un soutien et de services visant à protéger les droits humains des travailleurs du sexe et de leurs clients, à minimiser les risques de transmission du VIH et à répondre plus généralement aux besoins sanitaires et sociaux des travailleurs du sexe. La Note technique met en lumière les mesures à prendre pour protéger les populations et empêcher qu’elles ne rejoignent, contre leur gré, l’industrie du sexe. Ses recommandations reflètent les expériences tirées de situations diverses et variées et peuvent être adaptées aux conditions locales et aux contextes culturels. L’engagement auprès des travailleurs du sexe et des communautés constitue le point de départ de toutes ces interventions.

Les étapes décrites dans l’encadré [ci-dessous]expliquent comment aborder la question du travail du sexe dans les contextes de crise humanitaire. La plupart des activités sont des extensions des services de santé ou de protection qui peuvent être mises en œuvre dans le cadre de l’intervention humanitaire. Peu d’efforts supplémentaires seront probablement nécessaires pour prêter une plus grande attention au travail du sexe, et ces efforts pourront déboucher sur des résultats importants en termes de protection des droits de la population et de réduction de la mortalité et de la morbidité liées au VIH.

Activités-clés, par phase

Préparation
1. Intégrer le VIH et le travail du sexe à la planification de secours

  1. Identifier les réseaux existants de travailleurs du sexe et les programmes qui leurs sont destinés
  2. Identifier les services à rétablir rapidement s’ils sont interrompus et élaborer des plans de secours pour les rétablir

Phase d’urgence
2. Accélérer l’enregistrement, l’identification des risques et la protection

  1. Identifier les populations les plus exposées aux risques : ménages monoparentaux, ménages dont le chef de famille est une femme ou un enfant et mineurs non accompagnés
  2. Assurer la protection et établir des services pour répondre aux violences sexistes
  3. Promouvoir un code de conduite

3. Garantir la sécurité du logement et de l’accès à l’alimentation et aux premières nécessités

  1. Établir des abris sûrs
  2. Garantir l’accès à l’alimentation et aux premières nécessités

4. Fournir des services de base en matière de santé sexuelle et reproductive (SSR) et de VIH

  1. Mettre en place un ensemble minimal de services initiaux (EMSI)(3)
  2. Proposer des services essentiels relatifs aux MST dans les cliniques de SSR et dans les services de consultation externe
  3. Mettre en place des services de base en matière de VIH

5. Commencer l’extension des services

  1. Utiliser les contacts pour commencer à identifier les travailleurs du sexe et s’engager auprès d’eux
  2. Identifier les lieux de commerce du sexe, distribuer des préservatifs et diffuser des informations

Phase de stabilisation
6. Construire des environnements et des partenariats favorables

  1. Établir des groupes de pairs et soutenir les approches dirigées par les travailleurs du sexe
  2. Renforcer les groupes de femmes existants pour toucher les travailleuses du sexe qui ne s’identifient pas comme telles
  3. Conduire des évaluations rapides et planifier des interventions

7. Renforcer la protection

  1. Renforcer la prévention contre les violences sexistes et l’exploitation sexuelle
  2. Trouver des moyens de faire participer les hommes

8. Proposer une gamme complète de services en matière de VIH et de SSR

  1. Proposer une gamme complète de services en matière de VIH
  2. Proposer une gamme complète de services en matière de SSR et services connexes
  3. Élargir les services relatifs aux MST offerts en clinique

9. Élargir les services ciblés

  1. Faciliter la transition des activités entre pairs vers une mobilisation plus globale de la communauté
  2. Améliorer les cliniques traditionnelles et les cliniques spéciales pour les travailleurs du sexe qui ont été identifiés
  3. Travailler auprès des clients pour réduire la demande en relations sexuelles non protégées

10. Fournir des services sociaux, économiques et juridiques

  1. Renforcer la protection juridique
  2. Établir des conseils d’autoréglementation
  3. Multiplier les occasions qui s’offrent aux plus vulnérables de gagner leur vie et de suivre une éducation
  4. Préparer les individus à des solutions durables, surtout pour les plus vulnérables

 

Au Kenya et en Ouganda, UNHCR et ses partenaires d’exécution ont collaboré étroitement avec les travailleurs du sexe sur l’élaboration de programmes basés sur des services complets, durables et améliorés, y compris sur le VIH et la santé reproductive, des services sociaux communautaires et des interventions portant sur les moyens d’existence. Dans chacun de ces pays, il a été prouvé que d’importants résultats peuvent être obtenus en tout juste six mois : création d’organisations dirigées par des travailleurs du sexe et des groupes de pairs, provision de services sanitaires confidentiels et respectueux et renforcement des systèmes de protection. Ces exemples illustrent comment l’engagement et la participation active des travailleurs du sexe ne sont pas seulement possible mais qu’ils entraînent également une amélioration de la qualité des mesures de prévention contre le VIH.

En Sierra Leone, Women in Crisis Movement (WICM), une ONG appuyée par l’UNFPA, se consacre à l’autonomisation  des jeunes filles et des adolescentes touchées par la guerre en recourant à une combinaison de formation professionnelle et de création d’emplois coopératifs WICM a mis au point un programme de formation professionnelle sur deux ans pour aider les filles et les jeunes femmes qui choisissent de leur propre gré de quitter l’industrie du sexe. Grâce à la combinaison d’une formation professionnelle et d’activités génératrices de revenus et grâce à l’inclusion de la santé sexuelle et reproductive comme partie intégrante des programmes de formation, elles ont pu accéder à une éducation, acquérir des compétences et accentuer leur indépendance économique.

Conclusion

Il est à la fois nécessaire et possible de mettre en place des interventions pour aborder le VIH et le travail du sexe au cours des situations de crise humanitaire, même pendant une urgence. Dans les situations où des programmes complets sur le VIH ont déjà été créés mais où les travailleurs du sexe n’ont pas encore été visés, un ensemble d’activités multisectorielles de base peut être établi en six mois. L’intégration du VIH aux clusters humanitaires demeure un défi majeur. Bien que le VIH soit reconnu comme une question transversale, il est malheureusement bien trop souvent considéré comme relevant uniquement du domaine de la santé.

 

Jennifer Butler (butler@unfpa.org), Priya Marwah (marwah@unfpa.org), Cécile Mazzacurati (mazzacurati@unfpa.org) et Richard Steen (steen@unfpa.org) travaillent pour l’UNFPA. Ann Burton (burton@unhcr.org) et Marian Schilperoord (schilpem@unhcr.org) travaillent pour l’UNHCR.

(3)

(2) Ces directives sont actuellement mises à l’épreuve sur le terrain et seront disponibles pour être disséminées d’ici la fin 2010 sur les sites internet d’UNHCR et UNFPA.

 

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