Violences sexistes et VIH au Burundi

Les relations entre hommes et femmes ont empiré au cours des conflits, et les interventions pour promouvoir le désarmement, la démobilisation et la réintégration (DDR) n’ont pas réussi à s’attaquer aux dynamiques qui entraînent la propagation du VIH.

Les conflits accablent la société burundaise depuis l’indépendance, en 1962, bien que ces dernières années une paix encore fragile ait émergé d’une série d’accords de cessez-le-feu signés par les groupes armés.

Une série d’entretiens avec des hommes, des femmes, des jeunes, des anciens combattants, des PDI et des travailleuses du sexe met en lumière l’étendue des changements apportés par les conflits dans la société burundaise, que les activités de prévention contre le VIH doivent prendre en considération. Chaque entretien visait à recueillir les expériences vécues avant, pendant et après le conflit afin de comprendre les relations hommes-femmes et les perceptions du VIH/sida. Ces entretiens examinaient le rôle traditionnel des femmes au sein des ménages et en tant que productrices agricoles ; la hiérarchie des sexes en matière de prise de décision, qui tient les femmes à l’écart du pouvoir ; et les restrictions juridiques qui limitent le droit de propriété foncière des femmes. Ces normes structurelles et ces vulnérabilités sexospécifiques, qui continuent d’entraver le rôle des femmes dans la société, ont facilité la propagation du VIH.

Dans la documentation sur le VIH/sida et les conflits, il est souvent écrit que les conflits augmentent le risque de dissémination du VIH. Cependant, les liens possibles entre les conflits et le VIH/sida sont complexes. La documentation porte principalement sur les forces armées, en s’appuyant souvent, de manière simpliste, sur un lien unique de cause à effet entre les hommes et les femmes. Le terme « forces armées » implique une population masculine tandis que le terme « population générale » implique une population féminine. Il s’agit là d’une manière très limitée de considérer la question du sexe et du conflit. Pendant les conflits, il existe de nombreux autres liens entre les différents groupes et ces liens ne permettent pas forcément de distinguer avec netteté les divers protagonistes d’un conflit aussi prolongé que celui du Burundi. Plutôt que d’essayer d’affirmer ou d’infirmer l’existence d’un lien clair entre les conflits et la propagation du VIH/sida, il semble plus productif de se pencher sur la manière dont ces deux processus alimentent les vulnérabilités sexospécifiques.

Contexte sexospécifique

Les entretiens ont produit des informations qui suggèrent que, alors qu’il est possible d’affirmer que les conflits ont intensifié et aggravé les disparités entre les sexes en exposant les femmes à des violences plus fréquentes, les formes particulières de violence et de dépossession qui sont apparues au cours des conflits avaient été façonnées par les disparités préexistantes entre les sexes. L’une des choses qui a changé en conséquence du conflit, c’est le comportement sexuel des individus : par exemple, les relations extraconjugales étaient auparavant considérées comme honteuses et comme un profond déshonneur pour la famille si elles étaient révélées au grand jour, mais aujourd’hui elles sont devenues monnaie courante.

Le VIH a exacerbé la vulnérabilité des femmes. Même lorsque les femmes sont sensibles aux messages de prévention et de formation en matière de VIH/sida, leur capacité à les appliquer dans leur vie quotidienne semble actuellement limitée. De nombreuses femmes interrogées ont affirmé que les hommes séropositifs tenaient les femmes responsables de leur état sérologique. Bien que la plupart des femmes aient affirmé entretenir des relations sexuelles uniquement avec leur mari, les hommes mettent généralement fin à leur relation s’ils apprennent qu’ils sont séropositifs. Cela laisse les femmes sans mari et incapables d’accéder aux terres et à d’autres ressources.

Sexe et conflit

Après 1993, les conflits se sont déroulés entre le gouvernement et de multiples groupes armés. Alors que les conflits se prolongeaient, les femmes se trouvaient de plus en plus appauvries et exposées, seules responsables de leur propre défense et de la survie de leur famille. Les entretiens ont indiqué que, lorsque les femmes joignaient les groupes armés pour augmenter leurs chances de survie, elles étaient maltraitées. Celles qui se sont rendues dans des camps de PDI se sont également exposées à la violence. Avec la militarisation générale, de nombreux foyers ont perdu des hommes adultes, alors que la situation pour les femmes qui n’étaient pas formellement mariées était devenue particulièrement précaire. La relation qui unissait les femmes qui avaient été délaissées à leur belle-famille et à leurs relations familiales masculines a changé alors que se poursuivaient les conflits. Souvent, les hommes de la belle-famille cherchaient à se débarrasser de ces femmes afin que leur famille puisse récupérer leur propriété.

Alors que les femmes ont commencé à être considérées comme des individus insignifiants, nombre d’entre elles n’avaient d’autre choix que de se tourner vers le sexe transactionnel. Leur vulnérabilité est ainsi étroitement liée à l’effondrement de relations familiales bien négociées et à la recherche de la sécurité. A cause de leur pauvreté, de leur sentiment d’impuissance et de l’humilité féminine à laquelle s’attendent les hommes, il est difficile pour les femmes de repousser les avances des combattants armés. Traditionnellement, une fois que les femmes ont été approchées pour parler, même sans sous-entendu, il leur est difficile par la suite de repousser les avances d’un homme puissant. Dans le contexte des conflits, ce mécanisme constituait un moyen bien plus répandu d’obtenir des faveurs sexuelles.

La plupart des anciens combattants interrogés ont affirmé n’avoir rien entendu sur le VIH/sida pendant les conflits. Le fait qu’un groupe nombreux et puissant n’avait pas été sensibilisé accroissait encore la vulnérabilité des femmes sur lesquelles ils exerçaient un contrôle sexuel.

Les conflits ont créé un environnement dans lequel les vulnérabilités sexospécifiques existantes avaient été exacerbées, les chemins de la propagation de l’infection avaient été ouverts et les possibilités de parler du VIH ou de sensibiliser les populations avaient été réduites. Le Burundi n’a pas pu participer aux premiers efforts régionaux pour contenir l’épidémie, et l’augmentation des comportements sexuels à risque chez les hommes, au cours des conflits, fait qu’il est encore plus difficile pour le Burundi de rattraper son retard. Après les conflits, les interventions mises en place ne disposaient ni des capacités, ni des ressources suffisantes. Cette situation a créé des tensions entre, d’un côté, les activités de sensibilisation et, d’un autre côté, la fourniture de traitements.

La DDR insensible aux vulnérabilités sexospécifiques

Les camps de démobilisation font partie intégrante de la DDR et constituent le premier point auquel les anciens combattants ont l’occasion de recevoir des informations sur le VIH/sida. Les personnes interrogées ont affirmé que la sensibilisation et le dépistage étaient bien sûr importants mais que la plupart des anciens combattants n’avaient pas suffisamment de temps pour assimiler les informations et se pencher sur les implications personnelles de leur comportement alors qu’ils se préparaient à regagner leur communauté dont ils avaient été absents pendant de nombreuses années. Les programmes VIH n’ont atteint ni les quelques femmes présentes dans les camps de démobilisation, ni le plus grand nombre d’anciennes combattantes qui se sont apparemment démobilisées elles-mêmes. Au cours de la DDR, les combattantes ont fait un test de dépistage, mais ces tests ont généralement été effectués dans des environnements qui ne répondaient pas à leurs besoins particuliers en tant que femmes et que combattantes. Si elles étaient séropositives, elles étaient généralement condamnées par les hommes au moment de leur retour et se trouvaient alors forcées de subvenir à leurs propres besoins, tandis que les hommes bénéficiaient de l’appui de leur famille proche ou éloignée.

Au Burundi, le processus DDR s’est déroulé au sein des structures sexuées traditionnelles qui rendaient les femmes vulnérables pendant les conflits. Les femmes qui venaient de la brousse, ou qui avaient été exclues de leur communauté, n’ont pas été intégrées de manière à pouvoir devenir des membres fonctionnels de la société et sont restées vulnérables aux violences sexuelles
 
Conclusions

Au Burundi et ailleurs, la relation entre les conflits et le VIH/sida est complexe et articulée par des normes et des valeurs sexospécifiques antérieures aux conflits. Le caractère prolongé des conflits, du déplacement et des restrictions de mouvement a endommagé les relations sociales et les divers moyens d’existence traditionnels, augmentant la vulnérabilité au VIH. Dans ces conflits prolongés, aussi bien dans leur foyer qu’au dehors, les femmes étaient les plus vulnérables, alors que les relations hommes-femmes pré-conflit avaient déjà appris aux femmes, dès leur plus jeune enfance, qu’elles devaient se montrer passives et soumises.

Toutes les interventions portant sur la propagation du VIH/sida, avant et après les conflits, devraient prendre en compte le contexte sociologique d’un conflit particulier de même que les caractéristiques structurelles sexospécifiques - et devraient reconnaître les liens qui unissent les différents acteurs.

Les processus DDR ne devraient pas uniquement se concentrer sur les groupes militaires et armés. Étant données la nature des conflits et l’étendue des violences subies par tant d’individus, les initiatives DDR doivent aborder les causes sous-jacentes de ces violences, en particulier des violences sexistes. Sinon, elles deviennent l’un des aspects du problème VIH/sida, plutôt qu’une partie de la solution.

Hakan Seckinelgin (M.H.Seckinelgin@lse.ac.uk) est maître de conférences pour le Département de Politique sociale de la London School of Economics (http://www.lse.ac.uk). Joseph Bigirumwami (bigirjumwami@yahoo.fr) est professeur au Département de Langues et littérature africaines de l’Université du Burundi. Jill Morris (jillmorris99@hotmail.com) est une consultante indépendante.

Cet article est extrait d’un rapport plus détaillé rédigé pour l’ASCI et disponible sur : http://tinyurl.com/ASCIreport13

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