Création d’un lieu de vie collectif pendant le déplacement

Les activités quotidiennes des résidents et des bénévoles du centre dhébergement pour réfugiés de City Plaza à Athènes, de même que lorganisation de cet espace, contribuent à créer un sentiment positif d« appartenance ».

À Athènes, la capitale grecque, les militants et les sympathisants occupent des bâtiments urbains vacants en solidarité avec les milliers de réfugiés coincés dans le pays suite à la fermeture des frontières. Ils ont transformé ces bâtiments en squats servant à héberger les réfugiés, en signe de résistance face aux politiques autoritaires du gouvernement et en tant qu’alternative aux centres de détention et aux camps.

L’espace d’habitation autogéré « City Plaza », au centre d’Athènes, en est un exemple. Il s’agit d’un ancien hôtel qui, après être resté fermé pendant sept ans, a été occupé en avril 2006 par l’Initiative de solidarité économique et politique avec les réfugiés ainsi que par des bénévoles et des réfugiés, puis réorganisé en centre d’hébergement[1]. Il offre un logement permanent à des familles qui rencontrent des difficultés à trouver un endroit où séjourner dans la ville après avoir été réinstallées hors des camps établis sur les îles grecques. Les résidents reçoivent trois repas par jour, le centre dispose d’une clinique, et les enfants peuvent étudier dans les écoles locales. Les principes sous-jacents de la gestion du City Plaza sont la solidarité et la participation collective des résidents et des bénévoles aux activités quotidiennes. La devise et la philosophie de cet espace sont fondées sur le principe de l’unité : « Nous vivons ensemble. Nous travaillons ensemble. Nous luttons ensemble »[2].

Je m’attendais à trouver des résidents qui avaient peu de respect les uns pour les autres, voire même aucun, et qui vivaient séparément, en raison de la diversité de leurs origines : en effet, des Afghans, des Irakiens, des Iraniens, des Syriens, des Kurdes, des Palestiniens et des Pakistanais cohabitaient sur les sept étages du bâtiment. Mais en fait, j’ai trouvé des personnes partageant presque unanimement le sentiment d’être « une grande famille » et de vivre dans un lieu constituant leur « deuxième maison après leur patrie ». L’environnement convivial du squat, avec sa règle non écrite invitant au respect des autres en dépit des différences nationales ou religieuses et des conflits dans le pays d’origine, a pour objectif de créer un espace partagé et de recréer un sentiment d’appartenance.

Mais quelle est la signification de « l’appartenance » et quelles pratiques permettent de recréer un « chez-soi » pendant le déplacement ?

Lorganisation de lespace

Les facteurs externes, tels que l’emplacement du squat à proximité du centre-ville et la nature même du bâtiment occupé, jouent un rôle important dans les processus d’adaptation positive des migrants forcés. Tant les Grecs que les bénévoles sont souvent d’opinion que les personnes vivant au City Plaza « ont de la chance » et qu’il s’agit d’un « squat cinq étoiles ». Par rapport aux camps où les personnes dorment sous des tentes même lorsqu’il fait froid, les conditions sont effectivement luxueuses au City Plaza. Les membres d’une même famille sont logés ensemble dans des chambres individuelles équipées d’une salle de bains, de placards, d’une table et d’un balcon. Les résidents ont ainsi droit à une intimité, l’un des principaux éléments du concept de « chez soi » ; ils n’ont plus besoin de faire la queue pendant longtemps pour prendre une douche et la partager avec des inconnus.

« Cest mieux ici que dans un camp, où vous navez aucune intimité et où les membres d'une même famille sont séparés entre plusieurs tentes. De plus, il y avait des bagarres dans le camp où nous résidions, et la police ne faisait rien tant quelles se produisaient à lintérieur du camp. » (un Pakistanais de 20 ans arrivé à City Plaza en avril 2016)

Les réfugiés se sentaient en sécurité de jour comme de nuit, un sentiment qu’ils exprimaient non seulement par rapport au bâtiment lui-même, mais aussi au pays en général.

« Au moins, ici, je nai pas peur de me promener dans un parc avec mes enfants et de les envoyer à lécole. » (un père de deux enfants, originaire de Quetta au Pakistan)

Les tentatives de créer un sentiment commun d’appartenance se reflètent également dans la philosophie du squat, que la description officielle présente comme un seul lieu de vie : « 400 réfugiés, 7 étages, 1 lieu de vie ». Le pronom « nous » revenait souvent pendant les entretiens, par exemple : « Nous vivons ensemble », tandis que les portraits des résidents actuels et de leurs prédécesseurs sont accrochés au mur du vestibule et du bar, les deux espaces publics les plus fréquentés. Ces facteurs visuels alimentent la notion de « grande famille ».

Les pièces individuelles ressemblent également à de petits appartements au sein d’une plus grande maison : des portraits de famille y sont accrochés au mur tandis que les sols sont recouverts de couvertures ou de tapis et jonchés de jouets d’enfants. En parlant de leur chambre, certaines personnes ont décrit un espace où elles pouvaient se détendre après être sorties ou avoir aidé un autre résident du squat. La possibilité pour les membres d’une même famille de vivre ensemble dans une seule pièce contribue à faire naître un sentiment d’appartenance.

On trouve également quelques résidents sans famille, qui sont logés ensemble dans deux ou trois pièces dans le centre. En règle générale, on compte jusqu’à cinq résidents par pièce et, dans ce type de situation, le sentiment d’intimité d’une personne se limite à son lit et au petit espace qui l’entoure :

« Nous sommes trois dans une seule pièce. Mon lit, cest chez moi. Jaime métendre et regarder des films après ma journée de travail en cuisine. »  (un Iranien de 26 ans arrivé à City Plaza en avril 2016)

La réalisation quotidienne dactes familiers

Comme les réfugiés n’ont officiellement pas le droit de travailler en attendant de savoir si leur demande d’asile a été acceptée, ceux qui ne vont pas à l’école ou aux cours de langue grecque, par exemple, ont beaucoup de temps libre. Des activités obligatoires sont organisées auxquelles toutes les familles doivent participer. Par exemple, des équipes de travail en cuisine : plusieurs résidents cuisinent ensemble pour tous les autres résidents du squat. Il faut en moyenne cinq heures pour préparer un repas, le servir puis faire la vaisselle et nettoyer le sol. Une autre obligation consiste à nettoyer les couloirs et les escaliers, une fois par semaine. On peut considérer que ces activités s’inscrivent dans la foulée de l’effort consenti en vue d’induire un sentiment d’espace commun ou, en d’autres mots, de « se sentir chez soi », dans un lieu de vie dont la propreté et le confort doivent être entretenus. Les résidents ou les bénévoles organisent des activités informelles telles que des projections de films, des excursions d’une journée dans le centre-ville historique, des matchs de football et des fêtes dans le squat ou l’un de ses bars. Par ces activités formelles et informelles, les résidents et les bénévoles entretiennent des pratiques positives qui les aident à se sentir chez eux.

« Lorsque les familles sen vont (parce quelles sont réinstallées), les résidents organisent pour elles une fête de départ. Certaines personnes pleurent parce quelles ne veulent pas partir ; dautres tentent de rester en contact même après avoir déménagé. » (Une personne bénévole au City Plaza depuis juillet 2016)

 

Alexandra Koptyaeva alex.koptyaeva95@gmail.com
Étudiante à l’université de Linköping, en Suède https://liu.se/en  

 

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