Motivations mitigées et causalité complexe dans le Mekong

De nombreuses communautés touchées par le changement climatique ont déjà commencé à recourir à la migration afin de s’adapter et de résister aux difficultés entravant leurs moyens de subsistance et leur sécurité. Le renforcement des protections existantes pour tous les migrants apporte des avantages évidents dans le contexte du changement climatique.

Dans la sous-région du Grand Mékong[1], on observe une forte corrélation entre la perception que les personnes se font des changements environnementaux défavorables et leurs décisions d’ordre migratoire. Cependant, il est également évident que d’autres facteurs influencent tout autant, si ce n’est plus, les décisions relatives à la migration, et que les facteurs économiques et environnementaux sont très étroitement liés.

Dans le village de Ma Gyi Chay Htaut dans la région sèche centrale du Myanmar, les conditions sont arides toute l’année et les précipitations limitées. Les résidents signalent d’ailleurs une baisse des précipitations moyennes et une chaleur plus extrême. Les partenaires de recherche ECODEV et Foundation for Education and Development ont découvert que les changements environnementaux ont une influence sur la vie des habitants, notamment en ce qui concerne l’augmentation des dettes et la baisse des revenus, l’intensification de l’insécurité alimentaire, les impacts négatifs sur la santé et le déclin qualitatif et quantitatif des cultures.

Comme leurs revenus sont faibles, les résidents ont du mal à accumuler des économies qui pourraient leur servir de rempart pendant les périodes de variabilité climatiques, de stress hydrique et de changement environnemental. Actuellement, l’émigration (principalement vers les villes voisines et, dans une moindre mesure, vers des destinations plus lointaines) est avant tout le résultat du manque d’emplois, des changements environnementaux et des risques sanitaires. Une majorité de personnes citent les changements environnementaux comme l’une des motivations principales pour lesquelles elles migreraient hors du village, tandis qu’elles sont tout aussi nombreuses à citer le manque d’emplois et que beaucoup d’autres personnes encore évoquent les maigres revenus.

Un écart important entre les riches et les pauvres a été observé, qui reflète la complexité des facteurs de la migration et le rôle essentiel des facteurs économiques dans les décisions migratoires. La pauvreté généralisée limitait les réponses des personnes relativement aux changements environnementaux négatifs tandis que les personnes les plus vulnérables de la communauté étaient souvent incapables d’accéder même à la migration en tant que stratégie d’adaptation.

La communauté a mentionné plusieurs besoins qui doivent être satisfaits pour qu’elle puisse s’adapter aux changements environnementaux et à leurs impacts. Le plus grand nombre de personnes interrogées a indiqué avoir besoin de possibilités d’emploi dans le village qui soient plus variés et moins étroitement liées aux ressources naturelles et à l’agriculture. Ensuite, les personnes souhaitent disposer d’un meilleur accès au crédit et à l’assistance publique pour leur permettre de survivre sur leur lieu d’origine. L’accès à l’information est également un facteur important, certaines personnes interrogées indiquant leur désir d’en savoir plus sur la migration afin de gérer les risques connexes.

Au Vietnam, dans le delta du Mékong, notre partenaire de recherche Center for Research and Consultancy for Development a conclu que les changements environnementaux avaient des conséquences négatives sur la santé des résidents locaux, sur la qualité de l’eau et sur la qualité des sols. Une majorité des personnes interrogées ont affirmé que les changements environnementaux entraînaient une baisse de la qualité de vie, un déclin des revenus, des moyens de subsistance et des emplois disponibles, une augmentation des dettes et une atrophie du développement économique.

Une résidente de 55 ans, qui travaillait à la journée, nous a fait part de ses réflexions : « Les moyens de subsistance des résidents locaux vivant le long du cours d’eau dépendent principalement de la qualité et de la quantité des eaux de crue mais, malheureusement, ces crues n’ont pas été aussi bonnes que nous l’espérions ces dernières années, si bien qu’il y a peu de limon, dont nous avons besoin pour garantir de bonnes cultures. Et la chaleur semble si terrible que personne ne peut travailler aux champs en fin de matinée ou en début d’après-midi. Nous devons inverser nos routines quotidiennes, ce qui signifie que nous restons à la maison pendant la journée et que nous allons travailler dans les champs de riz pendant la nuit… les heures de travail n’ont plus de sens et nous devons ajuster nos rythmes biologiques. Ces dernières années… les conditions météorologiques ont été bien plus irrégulières et déréglées. »

Selon les résidents, les besoins communautaires les plus urgents qui doivent être satisfaits pour qu’ils puissent s’adapter aux changements environnementaux concernent l’accès à des informations sur les questions environnementales, afin qu’ils puissent mieux comprendre les changements environnementaux anticipés et prendre des décisions plus éclairées, et aussi la disponibilité de différentes formations professionnelles et techniques dans la communauté d’accueil.

Le Bureau de coordination du changement climatique de la ville de Cantho mène actuellement des recherches concernant le seuil en dessous duquel les personnes ne peuvent plus tolérer leurs conditions locales et doivent se déplacer afin de préserver leur qualité de vie. Il envisage d’utiliser ces recherches pour élaborer un plan de développement socio-économique pour la région afin que les habitants de Cantho ne se retrouvent pas forcés de se déplacer.

Il est d’une importance vitale que les réponses politiques apportées aux communautés touchées par le changement climatique ne partent pas automatiquement du principe que la migration permanente constitue une stratégie d’adaptation adaptée ou désirable. Au sein de la sous-région du Grand Mékong, il est crucial d’encourager une coopération véritable et plus solide sur les questions transfrontalières du changement climatique et de la migration.

 

Jessica Marsh jessicajmarsh@gmail.com a été coordinatrice de projets sur le changement climatique et la migration chez Mekong Migration Network (MMN) en 2012-2013.

Cet article se base sur une recherche conduite par Mekong Migration Network (MMN) et Asian Migrant Centre. Le rapport original de cette recherche est disponible sur : www.mekongmigration.org/CC-M%20Report%20Final.pdf.

 

[1] Cambodge, République populaire de Chine (en particulier la province de Yunnan Province et la région autonome de Guangxi Zhuang), République démocratique populaire lao, Myanmar, Thaïlande et Vietnam.

 

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