« Tout le monde est content ici »

L’élévation du niveau de la mer menace les communautés qui vivent sur les îles de Lakshadweep. Mais que faire si le sentiment d’appartenance, les convictions religieuses et l’identité attachée à l’insularité les font rester?

Tel qu’il est perçu au niveau mondial le récit de l’impact des changements climatiques sur les îles présente souvent les communautés insulaires comme des réfugiés en sursis. Ce discours populaire est en contradiction avec la perception du changement climatique qu’ont les habitants des îles de Lakshadweep, un groupe d’îles au Sud-Ouest de la côte indienne.

Au Lakshadweep, le changement climatique n’a pas encore fait vraiment son entrée dans le vocabulaire des îliens. Au cours des dernières années ils ont remarqué une recrudescence des ondes de tempête ou « grosses vagues » et des inondations ainsi que des modifications des températures et des schémas de précipitation. Ils associent souvent ces modifications au tsunami de l’Océan indien de 2004 (et pas aux changements climatiques) dans la mesure où le tsunami a été un événement capital qu’ils ont personnellement vécu. Même s’ils observent des modifications locales, ils ne sont pas en mesure de les relier à des processus mondiaux tels que les changements climatiques. Les îliens ne peuvent pas envisager la fonte des glaciers ou la dilatation thermique, des phénomènes qui pourtant contribuent à l’élévation du niveau de la mer. Cette perspective différente du monde contribue à creuser l’écart entre les risques que communique la communauté scientifique et ceux que perçoivent les populations vulnérables.

D’autre part, l’érosion des plages qui touche les jetées locales est un motif sérieux de préoccupation pour les îliens dans la mesure où elle a un impact direct sur le fonctionnement des transbordeurs qui couvrent leurs besoins quotidiens en nourriture et en carburant, et met en péril le transport entre les îles. Le changement climatique ne se manifeste pas encore comme une menace à leur survie ou à leurs moyens d’existence ; c’est un concept qui parle aux étrangers mais pas aux îliens.

Migration ou appartenance

À Lakshadweep le sentiment d’appartenance au lieu est un facteur qui façonne l’identité des individus. « Tout le monde se plaît ici » est la phrase la plus couramment entendue lorsqu’on parle d’une possibilité de déplacement. Même si les îliens se déplacent pour trouver un emploi ou poursuivre leur éducation, ils préfèrent très nettement revenir à la tranquillité et la paix de la vie dans leur île et aux liens qui les attachent à leur communauté. Se déplacer, volontairement ou non, représente une menace pour leurs valeurs et leurs systèmes de croyance.

Les discussions publiques qui ont lieu régulièrement sont une source d’échange d’information et de coopération entre les îliens. Ces dialogues constituent un forum à travers lequel s’expriment les préoccupations de la communauté et ils contribuent à trouver des solutions inclusives – toutefois, le changement climatique n’occupe pas une place proéminente dans les sujets de discussion. Même si les îliens de Lakshadweep sont apparemment vulnérables face au changement climatique, leur mode de vie dans les îles peut avoir un effet positif en matière d’adaptation au changement climatique. Leur attachement à l’endroit qu’ils habitent et leurs savoirs traditionnels qui les aident à gérer les facteurs de stress sur l’environnement peuvent les motiver à entreprendre des activités d’adaptation au changement climatique. Parallèlement, l’importance de la réciprocité parmi les îliens, dans les îles et entre les îles, pourraient être mise à profit à des fins de dissémination de l’information et de sensibilisation.

Une migration induite par le climat, si elle a lieu, risque d’avoir précisément pour effet d’éroder l’identité, la culture locale et les savoirs traditionnels qui sont justement les outils qui pourraient servir à rendre les habitants résilients ; rien de moins aisé que d’assigner une valeur à une perte de ce type. Un débat constructif doit être engagé sur la manière de compenser la perte du territoire ancestral, de la culture et des valeurs ainsi que sur les critères qui régiront la distribution des ressources alors qu’il est si compliqué d’établir la nature de la perte et l’ampleur des dommages.

 

Himani Upadhyay Himani.Upadhyay@teri.res.in et Divya Mohan divya.mohan@teri.res.in sont Chargées de recherche à la division Sciences de la terre et changement climatique à TERI, New Delhi, Inde. www.teriin.org Ilan Kelman ilan_kelman@hotmail.com est Chargé de cours à l’University College London www.ucl.ac.uk et il est également Directeur de recherche au Norwegian Institute of International Affairs. www.nupi.no

Avis de non responsabilité : Les avis contenus dans RMF ne reflètent pas forcément les vues de la rédaction ou du Centre d’Études sur les Réfugiés.
Droits d’auteur : RMF est une publication en libre accès (« Open Access »). Vous êtes libres de lire, télécharger, copier, distribuer et imprimer le texte complet des articles de RMF, de même que publier les liens vers ces articles, à condition que l’utilisation de ces articles ne serve aucune fin commerciale et que l’auteur ainsi que la revue RMF soient mentionnés. Tous les articles publiés dans les versions en ligne et imprimée de RMF, ainsi que la revue RMF en elle-même, font l’objet d’une licence Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (CC BY-NC-ND) de Creative Commons. Voir www.fmreview.org/fr/droits-dauteurs pour plus de détails.

facebook logo Twitter logo RSS logo

Forced Migration Review
Refugee Studies Centre
Oxford Department of International Development
University of Oxford
3 Mansfield Road, Oxford OX1 3TB, UK
fmr@qeh.ox.ac.uk  +44 (0)1865 281700
skype: fmreview