Initiatives éducatives dirigées par des réfugiés en Indonésie

Les initiatives éducatives dirigées par des réfugiés à Java Ouest, en Indonésie, illustrent comment les communautés de réfugiés peuvent travailler avec des sympathisants pour combler les lacunes des services offerts dans les pays d’accueil, et démontrent une approche dirigée par la communauté de l’assistance aux réfugiés qui est à la fois valorisante et viable.

L’Indonésie autorise les demandeurs d’asile et les réfugiés à vivre sur son territoire jusqu’à ce qu’ils soient réinstallés par le HCR, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, mais elle n’offre aucun recours juridique permettant leur naturalisation et elle leur interdit également de travailler pendant leur séjour. En conséquence, environ 14 000 demandeurs d’asile et réfugiés vivent dans l’incertitude en Indonésie dans l’attente d’être réinstallés, souffrant d’un manque de droits formels et d’un accès limité aux services, tels que l’éducation. Face à la possibilité de voir leurs enfants manquer plusieurs années de scolarité à un stade critique de leur développement, des groupes de réfugiés hazaras originaires d’Afghanistan établis dans la province indonésienne de Java Ouest ont mis en place, de manière indépendante, plusieurs centres éducatifs pour servir leur communauté.

Les initiatives de ce genre sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne l’imagine parmi les communautés de réfugiés du monde entier. En adoptant une approche visant à renforcer les capacités des initiatives impulsées par les réfugiés et à leur fournir une orientation afin qu’ils puissent surmonter eux-mêmes les défis, plutôt que de le faire à leur place, il est possible d’autonomiser les réfugiés en mettant à profit leurs compétences et leurs expériences, tout en fournissant également des services absolument nécessaires d’une manière réactive et peu couteuse. Après tout, ce sont les réfugiés qui connaissent le mieux les besoins de leur communauté et qui, dans la plupart des cas, présentent les compétences et l’expérience requises pour y répondre.

Ces dernières années, environ 2 500 demandeurs d’asile et réfugiés venus d’Afghanistan, du Pakistan et d’Iran, et d’origine ethnique hazara pour la plupart, se sont installés à Cisarua, une petite ville de montagne à Java Ouest à quelques heures de route seulement de Djakarta. Au contraire des autres réfugiés établis en Indonésie, qui bénéficient souvent de l’appui de groupes d’assistance internationaux ou locaux, les réfugiés de cette région vivent de manière indépendante dans la communauté, principalement grâce à leurs économies ou aux transferts de fonds.

Le mouvement des initiatives éducatives dirigées par des réfugiés en Indonésie a commencé dans cette petite ville, avec le Centre d’apprentissage pour réfugiés de Cisarua (Cisarua Refugee Learning Centre, CRLC), qui a été établi en août 2014 par quatre hommes hazaras issus du monde des médias et des affaires. Ce projet a rapidement attiré l’attention de sympathisants extérieurs originaires d’Australie, qui ont fondé Cisarua Learning Limited (CLL), un groupe à but non lucratif qui soutient le centre. Suite au succès du CRLC, deux autres centres éducatifs à l’initiative de réfugiés ont été ouverts en 2015 par différents groupes de réfugiés hazaras : le Nid d’apprentissage pour les réfugiés (Refugee Learning Nest, RLN) et le Centre d’apprentissage pour les réfugiés (Refugee Learning Centre, RLC). Aujourd’hui, cinq centres éducatifs de ce type ont ouverts dans la région ; ils sont tous indépendants, mais appliquent tous le même modèle de base établi par le CRLC.

Ensemble, ces cinq centres éducatifs desservent environ 300 enfants âgés de 5 à 16 ans et proposent également des cours d’anglais pour les réfugiés adultes. Chaque centre est dirigé par des réfugiés bénévoles qui se chargent des tâches d’administration, de gestion et d’enseignement. Aux frais modestes facturés aux parents s’ajoutent des dons de groupes de bienfaiteurs ou de particuliers, généralement établis à l’étranger ou issus de communautés expatriées vivant en Indonésie. Certains de ces centres ont également forgé des relations solides avec des écoles internationales et des groupes de la société civile en Indonésie. On fait souvent appel aux membres de la communauté pour soutenir les écoles en mettant leurs compétences à contribution, que ce soit pour le nettoyage, la maintenance ou la construction. De plus, les membres de la communauté prennent pleinement part au processus décisionnel des écoles en participant régulièrement à des réunions.

Le programme accorde une priorité particulière à l’anglais, les réfugiés espérant pouvoir finalement se réinstaller dans un pays anglophone, ou dans une pays où l’anglais est une lingua franca. Une bonne maîtrise de l’anglais leur permettra non seulement de s’intégrer plus rapidement dans une nouvelle communauté d’accueil, mais aussi, selon eux, leur donnera de meilleures chances d’être réinstallés. L’utilisation de l’anglais est également importante pour l’inclusivité : alors que la plupart des enfants sont d’origine ethnique hazara, tout comme leurs enseignants, un certain nombre d’étudiants est également originaire d’Irak, du Myanmar et du Soudan.

En plus de fournir un enseignement vital pour les enfants, ces centres soutiennent un ensemble d’activités qui profitent à la communauté plus large des réfugiés. En fonction des compétences que les bénévoles réfugiés peuvent apporter, ces centres soutiennent des cours d’anglais pour les adultes, des programmes sportifs, des ateliers de santé communautaire, des programmes de partage de compétences professionnelles, ou encore des cours d’art et d’artisanat pour les femmes réfugiées.

L’une des activités les plus populaires dans les centres d’apprentissage est le football, dont les étudiants tout comme les enseignements, sont particulièrement férus. Chaque centre dispose d’un entraîneur qui organise des séances d’entraînement et des matchs qui sont ouverts aussi bien aux femmes et aux filles qu’aux hommes et aux garçons. Ces activités jouent le rôle de réunions communautaires pour les participants et pour les spectateurs, et leurs bienfaits sur le bien-être psychologique des personnes impliquées ne doivent pas être sous-estimés.

En plus des centres d’apprentissage, il existe un certain nombre d’autres initiatives notables dirigées par des réfugiés dans la région de Cisarua. Le Groupe de soutien aux femmes réfugiées d’Indonésie (Refugee Women Support Group Indonesia), dirigé par une jeune femme hazara, se consacre à la confection de textiles et de bijoux. Ce groupe anime également des ateliers sur la santé (dont la santé reproductive) et l’hygiène, les violences sexuelles et sexistes, et la planification familiale. Il vend ses produits textiles sur des stands de Djakarta, mais aussi en Australie, par l’entremise d’une organisation à but non lucratif basée à Melbourne.

Grâce à de telles initiatives dirigées par des réfugiés, les bénévoles sont en mesure de mettre en pratique leurs compétences et d’avoir un impact sur leur communauté, tout en acquérant une expérience qui pourrait s’avérer utile pour obtenir un emploi une fois réinstallés. Ces centres d’apprentissage servent également de centres communautaires en agissant comme des lieux indispensables de socialisation et d’activités communautaires. Ils apportent une structure et de l’espoir dans la vie des réfugiés, ainsi que des avantages, tant sur le plan social, que psychologique, aux personnes traversant des circonstances difficiles et incertaines.

Dans le sillage de ces exemples établis à Cisarua, un certain nombre de centres éducatifs semblables ont vu le jour fin 2017 à Djakarta, un centre urbain majeur pour les réfugiés vivant au sein même des communautés indonésiennes.

Soutenir les initiatives locales
L’ampleur du soutien externe apporté à chaque centre éducatif de réfugiés est variable, certains recevant un soutien financier ponctuel de la part de donneurs privés, et d’autres, un soutien plus structuré qui englobe le mentorat, l’orientation et le renforcement des capacités.

En plus de fournir des financements à l’aide de campagnes de levée de fonds, le groupe de bienfaiteurs du CLL soutient le CRLC en mettant en relation les enseignants du centre avec des formateurs et des mentors par le biais de vidéoconférences et de visites sur le terrain, et leur a fourni des caméras et une formation multimédia pour leur permettre de documenter leurs activités, mais aussi d’être présents et actifs sur les réseaux sociaux. Les dirigeants du CRLC sont aussi parvenus très efficacement à susciter l’intérêt des médias locaux et internationaux (en particulier, australiens) et bénéficient d’une grande notoriété dans les cercles expatriés d’Indonésie, d’Australie et d’ailleurs.

Same Skies, l’organisation non-gouvernementale (ONG) suisse-australienne qui soutient le RLN et le RLC, a fourni un capital de démarrage aux centres, et elle concentre dorénavant ses efforts sur le renforcement des capacités des bénévoles réfugiés en matière d’élaboration de projets afin qu’ils deviennent essentiellement autonomes. Les bénévoles de Same Skies animent des ateliers de renforcement des capacités destinés au personnel des écoles, sur des thèmes tels que la formation des enseignants, la protection des enfants, la gestion financière, la résolution des conflits et les premiers secours. Cette approche a aidé deux écoles à renforcer leurs capacités générales en matière d’éducation et de gestion et, par là-même, à fournir des services de meilleure qualité, tout en renforçant parallèlement les compétences et la confiance des bénévoles.

Same Skies assure également un « coaching » à distance par le biais de réunions régulières par vidéoconférence qui servent à identifier les besoins dans les centres et à fournir des conseils et un soutien adaptés à l’équipe de bénévoles. Donner des conseils à distance est un choix à la fois économique et stratégique : cela évite de créer une présence physique permanente dans la communauté, de même que la dépendance qui pourrait en découler. Comme dans le CRLC, les bénévoles réfugiés du RLN et du RLC utilisent efficacement les moyens de communication numériques pour dialoguer avec les autres réfugiés, ainsi que les publics étrangers. Same Skies a soutenu cette approche en renforçant les capacités et en apportant des conseils en matière de marketing numérique et de stratégies de collecte de fonds, dans l’objectif de renforcer l’indépendance des centres à long terme. En conséquence, le RLC et le RLN sont parvenus à se forger un important suivi international et à l’exploiter pour attirer les dons par le biais de campagnes de crowdfunding en ligne.

Les institutions multilatérales telles que le  HCR soutiennent également les modèles d’assistance dirigés par les réfugiés. L’initiative de Fonds de protection sociale pour la Malaisie du HCR soutient un ensemble de projets d’auto-assistance à petite échelle, conçus et mis en œuvre par des groupes de réfugiés. Ce fonds a apporté son appui à 320 projets, y compris des projets générateurs de revenus, des programmes de formation aux compétences et des initiatives de services communautaires tels que des centres communautaires, des salles de sport et de divertissement, et des services de garde et d’abri.

Les réfugiés participant à des initiatives communautaires de ce type démontrent une importante capacité d’action par leurs aptitudes à s’unir pour surmonter les obstacles qu’ils rencontrent, remettant ainsi en question la perception des réfugiés en tant que groupe impuissant ou dépendant de l’aide extérieure. Les initiatives éducatives dirigées par les réfugiés de Java Ouest, et la manière dont les groupes de bienfaiteurs caritatifs les soutiennent, démontrent toute l’efficacité de ce modèle d’assistance aux réfugiés, un modèle qui autonomise et qui renforce la résilience en utilisant et en développant le capital humain déjà présent au sein de la communauté des réfugiés.

 

Thomas Brown Thomas.brown@student.adelaide.edu.au
Chercheur et directeur pays pour l’Indonésie, Same Skies www.sameskies.org/

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