Kobciye : autonomiser les réfugiés somaliens à Nairobi

Établi par un réfugié somalien réinstallé et aujourd’hui dirigé par ses enfants, le centre de ressources de Kobciye œuvre en faveur de l’autonomisation des réfugiés somaliens dans le quartier d’Eastleigh, à Nairobi.

Au début des années 90, mon père était l’un des millions de réfugiés fuyant la guerre civile qui embrasait alors la Somalie. Par rapport à beaucoup d’autres, il avait de la chance : il était instruit et capable d’obtenir une bourse d’études aux États-Unis, où il avait été réinstallé. Il a ensuite fait les démarches pour que sa jeune famille puisse le rejoindre, avant de s’installer finalement à Toronto, au Canada. Le fait d’avoir échappé à un conflit violent et de s’être installé dans une nouvelle communauté a instillé la passion qui l’a conduit à venir en aide à sa communauté natale. Tout a commencé en 1993, lorsqu’il a aidé la nouvelle vague de réfugiés somaliens qui arrivaient à Toronto après avoir échappé à la guerre, et son action se poursuit aujourd’hui à Kobciye, un centre de ressources communautaires qu’il a lui-même établi dans le quartier d’Eastleigh de Nairobi, au Kenya. Dans les années qui ont suivi, et en dépit des difficultés à maintenir l’organisation sur pied, le centre de Kobciye a continué de se développer. Il doit son succès à son engagement auprès de la communauté et à sa capacité à acquérir une légitimité et à gagner la confiance des habitants d’Eastleigh.

Kobciye, qui signifie « autonomisation » en somali, est un centre de ressources qui aide les personnes vulnérables (y compris les réfugiés sans-papiers) parmi la communauté d’Eastleigh et propose des formations, par exemple une introduction à l’informatique, des cours de couture et de confection, et d’autres programmes également. Kobciye a pour objectif de transmettre des compétences qui permettront aux personnes de renforcer leurs capacités et qui leur offriront de nouvelles possibilités. L’organisation identifie les besoins de la communauté en organisant de vastes consultations avec les parties prenantes, ce qui implique notamment d’organiser des événements favorisant un engagement prolongé et de travailler avec des partenaires établis dans la communauté.

Après le décès de mon père en 2012, ma sœur et moi sommes retournées à Nairobi pour tenter de poursuivre son œuvre. Comme nous nous étions réinstallées au Canada en tant que réfugiées à un très jeune âge, nous avions grandi dans un pays, une culture et une communauté totalement différents, et nous avons d’abord été stupéfaites par l’ampleur de la demande et de l’impact générés par Kobciye à Eastleigh. Bien que nous ayons toujours été conscientes des difficultés que les réfugiés somaliens rencontraient, en particulier au Kenya, nous avons dû entreprendre un processus d’apprentissage approfondi pour parvenir à comprendre véritablement les circonstances des réfugiés urbains. Une partie importante de ce processus d’apprentissage a consisté à apprendre à créer des programmes efficaces qui prenaient en compte et répondaient aux besoins de la population locale de réfugiés dans toute sa diversité. Eastleigh est une communauté dynamique de personnes aux origines diverses, qui cohabitent toutes dans une zone urbaine densément peuplée. Poursuivre l’œuvre de notre père, tout en nous adaptant aux besoins de la communauté, en acquérant une légitimité personnelle et en tissant des relations de confiance faisait partie intégrante de l’apprentissage.

En nous intégrant à la communauté et en nous familiarisant avec les problèmes qui comptaient pour ses membres, nous avons aidé Kocbiye à continuer à se développer. Nos expériences personnelles, en tant que membres d’une famille d’immigrants de la première génération, nous ont donné une perspective unique pour développer de nouveaux programmes et maintenir la communauté engagée. Certains des défis transitoires que les réfugiés rencontrent au Canada sont comparables à ceux que les réfugiés rencontrent à Eastleigh, qu’il s’agisse d’accéder aux ressources ou de comprendre les cadres juridiques qui gouvernent leur existence. Dresser un parallèle entre nos expériences et celle des réfugiés d’Eastleigh nous a aidé à cibler nos programmes, mais aussi à nous positionner au sein de la communauté en général.

Des programmes adaptés

En plus d’être un centre d’affaires régional renommé, Eastleigh est également la destination de milliers de réfugiés qui cherchent à s’installer sur le long terme ou souhaitent se réinstaller dans d’autres pays (en particulier occidentaux). De nombreuses personnes y ont établi des entreprises prospères et se sont relativement bien intégrées à la communauté locale ; d’autres peinent davantage, en particulier en dehors de l’infrastructure d’un camp de réfugiés formel. Comprendre ces facteurs a permis d’établir un cadre qui, à son tour, nous permet de comprendre les vulnérabilités et d’y répondre en ciblant les personnes qui bénéficieront le plus de nos programmes. 

Comme les taux d’instruction formelle sont plus faibles à Eastleigh que dans les communautés voisines, notre priorité est de transmettre à nos membres des compétences concrètes et applicables, y compris en informatique, en couture et confection, et en littératie financière de base. Par exemple, notre programme d’introduction à l’informatique vise à transmettre aux étudiants une connaissance élémentaire des fonctions informatiques, qu’ils peuvent ensuite développer en suivant d’autres formations. Nous proposons également un programme de couture et de confection qui complémente le secteur textile dynamique d’Eastleigh et qui peut être un élément de transition permettant de saisir des possibilités d’emploi au sein de la communauté locale. Au cours de ces huit dernières années, Kobciye a dispensé une formation professionnelle à des centaines de Somaliens grâce à des programmes fiables et constants.

Depuis longtemps, la perception des réfugiés somaliens à Eastleigh est négative[1] et cette tension a culminé en 2014 avec une répression policière connue sous le nom de « Usalama Watch ». Cet événement a posé un grand défi à notre organisation. Nous avons répondu en passant de l’autonomisation et de la formation professionnelle au plaidoyer et à la sensibilisation, afin d’ouvrir un dialogue et de combattre en partie les perceptions négatives et les stéréotypes engendrés par l’offensive policière et sécuritaire. Nous avons organisé des forums de discussion avec les autorités locales et les bureaux politiques, des rassemblements condamnant les brutalités policières et promouvant la cohésion, et des expositions culturelles mettant en avant les contributions de chacune des communautés de notre région immédiate. Nous avons également produit de la documentation visant à faire taire certaines rumeurs négatives à propos de la population réfugiée urbaine, et plus particulièrement des Somaliens. Bien que les tensions soient en grande partie retombées aujourd’hui, la population réfugiée urbaine continue d’être affligée d’un stigmate social qui fait toujours l’objet de contestations et de négociations au sein de la communauté d’Eastleigh.

L’impact de Kobciye a continué de s’accroître au sein de la communauté, la vision de mon père servant de feuille de route pour guider notre évolution et nos avancées. Je suis incroyablement fière et chanceuse de pouvoir diriger cette organisation, d’aider la communauté de laquelle je suis issue et de bénéficier du soutien continu de la communauté desservie par Kobciye.

 

Afrah Hassan afrah.abdullahih@gmail.com
Directeur, Kobciye www.kobciye.org


[1] Voir Carrier N (2017) ‘What Can We Learn From the “Little Mogadishu” Migrant Hub?’ Refugees Deeply https://www.newsdeeply.com/refugees/articles/2017/01/06/what-we-can-learn-from-the-little-mogadishu-migrant-hub

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