Le pouvoir des marchés : les leçons de l’Ouganda

Des approches de marché dans le nord de l’Ouganda démontrent l’avantage qu’il peut y avoir à soutenir les marchés locaux plutôt que de distribuer de l’assistance en nature.  

Les marchés aident les populations touchées par une crise à obtenir des biens, des services et des opportunités économiques, autant de facteurs déterminants pour qu’elles puissent couvrir leurs besoins essentiels et développer leurs moyens de subsistance. Néanmoins, de nombreuses organisations d’aide continuent de fournir une assistance en nature dans des zones où les marchés fonctionnent. Cela peut être utile à court terme, mais en même temps, cela contribue à marginaliser et souvent à saper la fonction d’adaptation et de rétablissement que peuvent avoir les marchés à court comme à plus long terme. C’est un facteur particulièrement pertinent dans le cas de crises de réfugiés prolongées. 

Le nord de l’Ouganda où vivent actuellement près d’un million de réfugiés qui ont fui le conflit du Soudan du Sud est l’un de ces contextes Des sites d’installation de réfugiés s’étaient déjà développés antérieurement dans cette zone, et les réfugiés les plus récemment arrivés risquent de rester dans la région du Nil-Occidental pour de nombreuses années. Face à ce constat, le gouvernement ougandais et le HCR, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés, ont demandé aux acteurs apportant de l’aide de favoriser la promotion de moyens de subsistance durables à l’intention des réfugiés.

L’énorme majorité des communautés d’accueil dans le Nil-Occidental dépendaient historiquement d’une agriculture de subsistance et, en conséquence, les marchés nécessaires à la production et à l’expansion d’une agriculture commerciale (fourniture de semences et d’engrais, conseils techniques, et circuits de distribution) sont restés sous-développés. Toutefois, les dépenses et l’investissement des réfugiés du Soudan du Sud contribuent à alimenter une nouvelle croissance de cette économie sous-développée. Il est également tout à fait probable que l’investissement des réfugiés se poursuive alors qu’ils commencent à s’établir dans leurs zones d’installation. Il existe donc un véritable potentiel de croissance économique continue susceptible de fournir des possibilités de subsistance à long terme aux réfugiés, comme aux communautés d’accueil.

Toutefois, même si les organisations d’aide et les donateurs se sont engagés à opérer une transition vers une réponse impliquant de plus en plus une remise d’espèces, pratiquement toutes les familles des sites de Bidi Bidi et Palorinya dans le Nil-Occidental continuent de recevoir une assistance alimentaire en nature (à savoir, des céréales, des haricots secs et de l’huile de cuisine). Les familles revendent leurs excédents pour acheter d’autres biens dont elles ont besoin sur les marchés locaux, minant ainsi la capacité des marchés à fournir de la nourriture aux populations locales, et décourageant les agriculteurs locaux de produire des cultures commerciales. Un négociant de Yumbe (la ville la plus proche du site d’installation de Bidi Bidi) remarquait qu’avant l’intervention à l’intention des réfugiés, 10 gros négociants apportaient des céréales sur le marché local. Depuis le début des distributions d’aide, il n’en reste plus qu’un seul, les autres ont dû réorienter leur activité.

En distribuant des semences et des outils, les organisations d’aide ont également court-circuité la disponibilité d’intrants sur les marchés locaux. De nos jours, il n’y a que très peu de vendeurs d’intrants dans les sites d’installation du Nil-Occidental ; les distributeurs agroalimentaires dans les villes avoisinantes expliquent que les distributions gratuites en nature les empêchent d’étendre leur activité commerciale dans les sites de réfugiés.   

La promotion d’activités orientées vers les marchés

Les programmes de distribution d’espèces alimentent la consommation et l’investissement dans le Nil-Occidental sans court-circuiter les marchés déterminants, mais une augmentation des transferts monétaires ne saurait constituer en soi une stratégie de soutien des réfugiés à long terme. Les organisations d’aide doivent soutenir les activités orientées vers les marchés qui aident les familles à s’assurer des revenus à plus long terme. Mercy Corps, Palladium et DanChurchAid travaillent ensemble dans le Nil-Occidental au renforcement des marchés agricoles et cherchent à améliorer la participation des réfugiés dans ces marchés[1].

Leur projet intitulé ReHope[2] se compose de plusieurs éléments. Le premier implique l’établissement de partenariats avec des négociants agricoles de manière à leur permettre d’avoir accès à des semences améliorées et d’étendre leurs réseaux de vente dans les sites d’installation de réfugiés tout en fournissant à ces mêmes négociants agricoles un soutien commercial pour la première saison de plantation ; plutôt que de distribuer gratuitement des intrants agricoles directement aux agriculteurs, le projet a financé un système de coupons promotionnels pour l’achat d’intrants auprès des négociants agricoles. Le deuxième élément implique un travail direct avec les populations réfugiées pour leur donner des conseils sur la production et soutenir le partage des terres avec les communautés d’accueil. Finalement, le projet s’efforce d’attirer des acheteurs pour la production et de renforcer leurs réseaux dans l’objectif d’aider les réfugiés à augmenter les revenus qu’ils peuvent tirer des récoltes qu’ils produisent.

Les donateurs et partenaires de mise en œuvre peuvent tirer plusieurs enseignements encourageants des résultats précoces du projet ReHope, et notamment la nécessité de :

  • réduire, chaque fois que possible, les distributions alimentaires en nature au profit de transferts monétaires, d’étendre progressivement les transferts monétaires et de les associer à un investissement transparent dans l’étude du marché et l’apprentissage ;
  • réduire les distributions en nature d’intrants agricoles au profit de subventions progressivement
  • réduites évoluer vers un financement conjoint des portefeuilles humanitaires et du développement, et prolonger le calendrier des projets de manière à permettre aux organisations d’aide de renforcer plus efficacement les possibilités du marché à l’intention des réfugiés confrontés à un déplacement sur plusieurs années ;
  • encourager des investissements susceptibles de renforcer la capacité des acteurs du marché local sur lesquels les réfugiés et les communautés d’accueil s’appuient pour leurs moyens de subsistance ;
  • recueillir des enseignements sur les systèmes de marché en vue d’éclairer les interventions destinées aux réfugiés, actuelles ou futures, dans le Nil-Occidental et rendre compte des succès, ainsi que des écueils, rencontrés par les approches orientées sur les marchés et leurs impacts interconnectés sur les réfugiés et les communautés d’accueil.

 

Alison Hemberger ahemberger@mercycorps.org  
Conseillère principale, Marchés et apprentissage

Sasha Muench smuench@mercycorps.org
Directrice principale, Marchés, redressement économique et croissance

Chelsea Purvis cpurvis@mercycorps.org
Conseillère Politique et plaidoyer

Mercy Corps www.mercycorps.org


[1] Voir : Mercy Corps (2017) Refugee Markets Brief: The power of markets to support refugee economic opportunities in West Nile, Uganda www.mercycorps.org/research/refugee-markets-brief-power-markets-support-refugee-economic-opportunities-west-nile-uganda

[2] Financé par le gouvernement britannique.

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