Qu’est-ce que la religion a à voir avec tout ça ?

L’utilisation de cette étiquette confessionnelle demande à être clarifiée de crainte qu’elle ne perde sa cohérence et n’entraîne des implications politiques contraires, comme d’empêcher des acteurs motivés par des considérations religieuses d’apporter une assistance dont les communautés déplacées ont grand besoin, particulièrement aujourd’hui à l’intérieur de la Syrie.

L’émergence de « zones libérées » dans le conflit syrien a très nettement mis en relief l’importance de la religion dans l’activité humanitaire, au moment où il ne fait aucun doute que ce sont les organisations confessionnelles qui apportent la plus grande partie du soutien et de l’assistance aux déplacés syriens qui se trouvent là. L’activité humanitaire constitue une plateforme pour la lutte qui oppose les acteurs étatiques et non-étatiques pour le contrôle non seulement des corps mais aussi des âmes. Les organisations confessionnelles se préoccupent non seulement de pourvoir aux besoins biologiques et matériels des populations déplacées mais elles encouragent également une manière nouvelle d’envisager l’engagement avec le monde – en fournissant des réponses aux questions existentielles auxquelles  sont confrontés ceux qui vivent dans des zones de conflit. Ce qui ouvre la porte aux accusations de prosélytisme. La  forme que prend la gestion de cette tension influe sur la manière dont les acteurs confessionnels sont perçus  dans le secteur humanitaire.

De nombreux acteurs humanitaires refusent l’utilisation d’une étiquette confessionnelle qui évoque des connotations de sectarisme. L’Association médicale expatriée syrienne (Syrian Expatriate Medical Association - SEMA) est une parfaite illustration de l’ambiguïté de l’étiquette confessionnelle. La SEMA se concentre sur la prestation de services médicaux, elle apporte des médicaments, de l’équipement et des bénévoles à des hôpitaux et des centres médicaux en Syrie. Les médecins de la SEMA (tous des hommes) sont à l’évidence – si l’on en juge par leur vêtement et leur discours – tous de fervents musulmans. L’un d’entre eux nous a dit : « Il est possible de considérer l’Islam comme un cadre holistique. À l’intérieur de ce cadre vous pouvez avoir des préoccupations éthiques et humanitaires…la SEMA n’a pas un nom religieux…et se concentre uniquement sur la prestation de soins médicaux. Il n’y a aucune contradiction entre le travail que nous faisons et notre conception de l’Islam ou notre motivation islamique. Il n’est pas possible de séparer les deux. Être islamique, c’est être humanitaire et éthique ». Pour eux, être considérés comme une organisation confessionnelle signifierait qu’ils propagent explicitement leurs convictions, voire même qu’ils les imposent aux autres – ce que les employés de la SEMA ne font pas.   

Servir l’humanité en portant des vêtements clairement religieux engendre certaines attentes de la part des personnes déplacées auprès desquelles les acteurs humanitaires s’engagent, signalant parfois l’inspiration religieuse derrière leur travail comme quelque chose de qualitativement différent du travail des autres ONG et agences. Toutes les organisations ne rejettent pas l’étiquette confessionnelle. Hayyet al-Sham al-Islami (l’Association islamique du Levant) déclare que le travail da’wa (la propagation de l’Islam) est un aspect important de son travail qui vient s’ajouter à l’assistance et au développement. C’est cet aspect qui la différencie d’autres initiatives islamiques ; le directeur de l’organisation s’y réfère comme le fait d’être « proactif » […] une caractéristique qui ne dépend pas des autres services apportés ». Le Da’wa est compris comme une aide au renforcement de la résilience des personnes déplacées et comme un moyen de les éduquer « contre l’extrémisme et l’ignorance […] afin de raviver un sentiment de dignité à la mesure, en quelque sorte, des valeurs qui sont celles des personnes déplacées »[1].   

Se méprendre sur la manière dont la religion est mobilisée dans le cadre du travail humanitaire a engendré de la part des agences donatrices et des ONG internationales une réticence à s’engager auprès des acteurs humanitaires motivés par des considérations religieuses. L’utilisation de cette étiquette confessionnelle demande à être clarifiée de crainte qu’elle ne perde sa cohérence et n’entraîne des implications politiques contraires, comme d’empêcher des acteurs motivés par des considérations religieuses d’apporter une assistance dont les communautés déplacées ont grand besoin, particulièrement aujourd’hui à l’intérieur de la Syrie. 

 

Tahir Zaman tz3@soas.ac.uk est Chargé d’enseignement à la SOAS www.soas.ac.uk, il est également Chargé de recherche invité au Centre for Research on Migration, Refugees and Belonging, Université d’East London. www.uel.ac.uk/cmrb/



[1] Entretien entre l’auteur et le Dr Maen Kousa à Gaziantep en Turquie, 30 octobre 2013.

 

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