Choisir la rue en temps de crise

En temps de crise, les enfants choisissent souvent la rue.

Puis ils ne parviennent pas à en sortir. Des recherches menées récemment[1] ont révélé qu’après l’éruption de violence qui a suivi les élections de 2007, un nombre élevé d’enfants ont choisi de vivre dans les rues de la province de la vallée du Rift au Kenya et qu’un grand nombre d’entre eux y vivent toujours. En 2007, 37 % de tous les enfants interrogés liés à la vie des rues étaient en fait des PDI déplacées en conséquence des émeutes postélectorales (64 % dans la ville de Naivasha, profondément marquée par les violences).

Les enfants PDI ont identifié plusieurs facteurs qui les ont poussés à rejoindre la rue :

  • séparation de leur famille suite au déplacement
  • relations familiales décédées ou blessées
  • retrait de l’aide humanitaire
  • insécurité alimentaire due à la perte des moyens d’existence ou à l’incapacité de reconstruire des moyens d’existence car les programmes de réinstallation ont été menés trop rapidement

 

C’est toutefois l’insécurité alimentaire qui constitue la première raison pour laquelle les enfants rejoignent la rue. À l’origine de cette urgence méconnue se trouvent le déplacement et la perte de moyens d’existence en conséquence des violences, mais aussi la sécheresse et le coût sans cesse plus élevé des denrées alimentaires de base et du carburant.

Comme les enfants sont fréquemment victimes d’exploitation et de violence, tous ne perçoivent pas la vie dans les rues comme une existence entièrement négative. Pour certains, il s’agit d’une expérience libératrice qui leur permet de socialiser, d’être indépendants ou de subvenir aux besoins de leur famille. De nombreux enfants choisissent la rue comme solution pour gagner de l’argent en vendant de la ferraille ou d’autres matériaux recyclables, en faisant des petits boulots, en sollicitant ou proposant des services sexuels ou en recevant de la nourriture, que ce soit directement par le biais de programmes d’aide alimentaire ou bien en cherchant dans les poubelles.

Les enfants s’organisent au sein de sous-cultures très marquées qui construisent des identités de groupe et assurent une protection dans les rues. La plupart d’entre eux intègrent des «bases»: un système structuré de gangs fortement hiérarchisés qui contrôlent des territoires définis en milieu urbain et qui suivent des codes comportementaux rigides. Les filles sont souvent moins visibles ou se rencontrent à la périphérie des villes: sur les marchés, travaillant la nuit dans des bars ou des clubs en tant que travailleuses du sexe ou échangeant des services sexuels contre de la nourriture lors des pauses-déjeuner des établissements scolaires.

Le public peut se montrer brutal ou violent à l’encontre des enfants liés à la vie dans les rues, qu’il considère avant tout comme des criminels et non comme des enfants. Sous l’effet de cette stigmatisation, les enfants trouvent difficile d’imaginer de rentrer chez eux ou de se réintégrer un jour à la société qui les entoure. Leur plus grande crainte est de se faire embarquer par la police ou les autorités municipales, qui organisent régulièrement des rafles d’enfants plutôt violentes. Par conséquent, les enfants «choisissent» de demeurer invisibles, ce qui signifie qu’un grand nombre d’entre eux n’a aucun accès aux soins de santé. La plupart abandonnent l’école, et rares sont les initiatives pour les y réintégrer. Alors qu’ils grandissent au contact de la rue, les enfants changent et perdent progressivement la capacité à se réintégrer au système scolaire formel ; les choses se compliquent encore lorsque l’enfant concerné a développé une dépendance à l’inhalation de colle.

Ironiquement, alors même qu’ils se sont défaits de leur identité d’enfant, ils vivent dans un état intermédiaire prolongé, incapables de «grandir» et de réaliser les indicateurs de l’âge adulte au Kenya : se marier, trouver un emploi, construire une famille et une maison.

En conclusion, nous souhaitons émettre les recommandations suivantes :

  • Garantir une planification efficace des interventions humanitaires en tenant compte des besoins spécifiques des enfants (prévention de la séparation, réunification rapide, etc.)
  • Organiser le retrait de l’aide de manière responsable
  • Rendre les services existants plus facilement accessibles, dont : la santé ; l’éducation et la formation ; les services des départements de l’enfance et l’enregistrement des naissances/civil ; les unités de protection des l’enfance au sein des forces de police
  • Élaborer des programmes qui s’attaquent aux causes profondes du problème et non à ses symptômes, y compris en proposant des services éducatifs et de formation flexibles et des moyens de subsistance ciblés pour venir en aide aux familles vulnérables
  • Créer des espaces de protection pour les enfants liés à la vie dans la rue, sous forme de centres d’accueil ou de programmes de proximité associés à des loisirs et un soutien émotionnel
  • S’engager directement auprès des structures des «bases» et des enfants
  • Rendre les départements gouvernementaux juridiquement responsables de leurs obligations relatives à la protection de l’enfance

 

 

Bridget Steffen bridget_steffen@yahoo.co.uk travaille actuellement comme maîtresse de conférences à l’École supérieure de gestion publique et de développement de l’Université du Witwatersrand de Johannesburg. Zephania Owino zeph.owino@yahoo.com est un ancien jeune ayant vécu dans les rues, qui travaille actuellement auprès de treize jeunes liés à la vie dans la rue à Nakuru (Kenya).

 

Les résultats complets de cette recherche sont disponibles de s.hildrew@scuk.or.ke ou sur http://resourcecentre.savethechildren.se/content/library



[1] Recherches menées en 2011 dans cinq villes de la vallée du Rift, financées par l’UNICEF et conduites par Save the Children sous les auspices du Groupe de travail national pour la protection des PDI, qui ont permis d’établir le profil de 2 404 enfants liés à la vie dans les rues.

 

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