Les droits humains des Rohingyas, passés sous silence

En Birmanie, les Rohingyas apatrides sont confinés dans des camps de PDI et subissent une véritable ségrégation jusque chez eux et jusque dans leur communauté. Pourtant, leurs droits humains sont largement ignorés par les pays désireux d’apporter leur soutien aux réformes engagées dans le pays ou de favoriser le retour des personnes qui se sont réfugiées sur leur territoire.

Ce n’est pas un hasard si la crise actuelle qui sévit dans l’État de Rakhine en Birmanie se déroule dans le contexte du processus de réforme démocratique du pays, un processus acclamé à travers le monde, même s’il est encore fragile, et dont les premiers pas remontent aux élections de 2010. L’alliance toxique d’un racisme généralisé et d’un ex-gouvernement militaire autoritaire recherchant l’appui de la population et une légitimité démocratique s’est avérée fatale pour les droits des Rohingyas apatrides de Birmanie.

La loi de 1982 sur la citoyenneté du Myanmar, qui a rendu les Rohingyas apatrides en ignorant leurs revendications de citoyenneté, constitue le fondement d’un traitement arbitraire et discriminatoire à l’encontre de cette communauté, sujette depuis lors à une série de politiques et de contrôles draconiens.[1] En juin 2012, les violences de grande échelle envers les Rohingyas – une minorité ethnique musulmane et apatride d’environ un million de personnes – ont entraîné la mort de milliers de personnes, le déplacement de plus de 100.000 autres et la destruction, parfois par le feu, de logements et de propriétés à travers l’État de Rakhine.[2] Au moment de la rédaction de cet article, de nouvelles vagues de violence continuent d’éclater, des hommes d’origine rohingya continuent de subir des arrestations arbitraires et de disparaître sans laisser de trace ou encore d’être torturés ou de décéder lors de leur détention.

Depuis le mois de juin, les Rohingyas sont victimes d’une ségrégation généralisée qui consiste à les séparer des autres populations afin de créer des «zones fermées aux musulmans». Certains ont été «chassés par le feu», leur logement et leurs propriétés ayant été incendiés. D’autres ont été réinstallés dans des camps de PDI par les troupes du gouvernement. Les forces de sécurité ont déplacé uniquement des populations musulmanes; leur déplacement constitue donc une mesure discriminatoire plutôt qu’une mesure de protection. Les personnes qui n’ont pas été déplacées ont été coupées de leurs moyens de subsistance et éprouvent des difficultés à accéder aux denrées alimentaires et aux services essentiels. En octobre, de nouvelles violences visant les Rohingyas et d’autres minorités musulmanes dans l’État de Rakhine ont entraîné la destruction partielle ou totale de zones musulmanes et le déplacement de 36.000 personnes supplémentaires.[3] Coupés de leurs moyens de subsistance et de leurs sources de revenu, incapables d’accéder aux marchés, aux hôpitaux et aux écoles et sans aucun accès à l’aide humanitaire, des centaines de milliers de Rohingyas vont tout droit vers la catastrophe.[4] Le gouvernement continue d’exercer un contrôle étroit sur les organismes humanitaires présents dans l’État du nord-Rakhine et leur laisse peu d’espace pour émettre publiquement leurs revendications au nom des populations affectées, et d’autant moins lorsqu’il s’agit de défendre leurs droits humains.

Il ne faut pas interpréter les récents événements dans l’État de Rakhine comme des faits isolés: depuis longtemps, les Rahingyas sont victimes de discrimination et de violations systématiques de leurs droits humains par les forces de sécurité birmanes. En juillet 2012, le président Thein Sein a provoqué un véritable tollé parmi la communauté internationale des droits humains en affirmant que la «seule solution»[5] aux problèmes de l’État de Rakhine était soit de réinstaller les Rohingyas apatrides dans des pays tiers, soit de les confiner dans des camps administrés par l’UNHCR. Toutefois, malgré cette levée de boucliers, 110.000[6] Rohingyas continuent d’être confinés dans des camps de réfugiés, dans des conditions sordides et sans aucun signe qu’ils seront bientôt autorisés ou aidés à retourner dans leur communauté d’origine ou à reprendre la vie qu’ils menaient auparavant.

Les pays dans lesquels les Rohingyas se sont réfugiés au fil des années ont réagi rapidement pour condamner les éruptions de violence et les persécutions récentes, mais ils n’ont pas fait preuve de la même vivacité pour reconnaître les droits des Rohingyas apatrides sur leur propre territoire. Par exemple, le Bangladesh a repoussé des milliers de Rohingyas récemment arrivés et bloqué l’acheminement de l’aide humanitaire aux quelque 300.000 réfugiés rohingyas non reconnus établis sur son territoire. À ce jour, les discussions concernant les «solutions régionales» ont porté uniquement sur les moyens de rapatrier les Rohingyas en Birmanie. Les pays récepteurs seraient bien plus à-même de prouver leur engagement à protéger les Rohingyas s’ils collaboraient tous ensemble pour protéger les droits de ces derniers sur leur propre territoire.

Quant aux pays occidentaux, il semble que leur condamnation ait été occultée par leur enthousiasme face aux réformes générales en Birmanie. L’Occident a récompensé la Birmanie pour ses avancées en matière de réforme démocratique par une levée partielle des sanctions et un accroissement de ses investissements. Toutefois, le refus de la communauté internationale d’utiliser son influence sur l’État birman pour garantir la protection et reconnaître les droits des Rohingyas et des autres populations vulnérables de Birmanie pourrait avoir des retombées négatives aussi bien sur le processus démocratique que sur la stabilité du pays.

Dans le but de préserver l’ordre et la stabilité face aux risques sécuritaires internes (perçus) – ici, les islamistes extrémistes rohingyas et les soi-disant réactions de violence «communale» à leur encontre – le gouvernement cherche à légitimer le rôle central que l’armée continue de jouer dans l’arène politique. Cette situation semble ainsi occulter le fait que ce sont probablement les forces militaires/sécuritaires, c’est-à-dire les acteurs-mêmes qui violent les droits humains des Rohingyas depuis de nombreuses années, qui doivent avant tout être réformées.

 

Natalie Brinham natalie.brinham@equalrightstrust.org est consultante pour Equal Rights Trust www.equalrightstrust.org



[1] Consulter RMF 30 «Birmanie: Les personnes déplacées» www.fmreview.org/burma

[2] Consultez «Burning Homes, Sinking Lives: A Situation Report on Violence against Rohingya in Myanmar and their refoulement from Bangladesh», Equal Rights Trust, juin  2012

http://tinyurl.com/ERT-June2012

[4] Organisation des Rohingyas birmans au Royaume-Uni (BRO-UK), Communiqué de presse d’octobre 2012.

[5] Consultez l’article «UNHCR seeks true community reconciliation in Rakhine State» du Myanmar Times, 16 juillet 2012 www.mmtimes.com/2012/news/635/news63506.html

[6] Fin novembre 2012.

 

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