Le changement est la seule constante

Les avancées des technologies de l’information et de la communication (TIC) offrent de nouvelles solutions à toute une gamme de difficultés opérationnelles rencontrées sur le terrain. Mais les fournisseurs de services de télécommunication de la communauté humanitaire sont-ils capables de suivre le rythme qu’imposent ces changements – et le rythme de la demande ?

Les intervenants d’urgence comptent sur les TIC pour de nombreux aspects de leurs opérations comme l’envoi de rapports, la coordination et la communication, mais aussi pour garantir la sécurité des employés sur le terrain. C’est pour cela qu’il est essentiel que les spécialistes de TIC des organisations d’intervention d’urgence soient parmi les premiers sur le terrain dans une situation de catastrophe afin de mettre sur pied ces réseaux essentiels. En tant qu’agence chef de file du Cluster des télécommunications d’urgence (Emergency Telecommunications Cluster1 – ETC) établi dans le cadre de l’initiative de la Réforme humanitaire de 2005, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM) a pour responsabilité de fournir des services de TIC dès le départ d’une intervention d’urgence en étroite  collaboration avec un ensemble de partenaires, parmi lesquels se trouvent l’UNICEF, l’UNHCR, le BCAH des Nations Unies, Télécoms Sans Frontières, World Vision International, Ericsson Response et le gouvernement du Luxembourg.

En 1994, pendant l’urgence des Grands Lacs, le PAM avait mis sur pied la première unité régionale de soutien technique à Kampala en Ouganda, afin d’assister dans son travail la communauté de l’aide internationale. A cette époque, le PAM avait également mis en place le tout premier système de messagerie mobile à l’intérieur de la communauté humanitaire qui permettait d’envoyer et de recevoir des emails par l’intermédiaire des radios HF (haute fréquence). En 2004, lorsque le séisme et le tsunami de l’océan indien ont tué plus de 227 000 personnes et en ont déplacé plus de 1,7 millions, l’approche de type Cluster (ou approche sectorielle) n’avait pas encore été formalisée de sorte que chaque organisation était encore responsable de ses propres systèmes de TIC. Les avantages à opérer en collaboration avec d’autres agences étaient néanmoins évidents, les secteurs avaient déjà commencé à s’organiser eux-mêmes et le PAM assurait la responsabilité des télécommunications de sécurité grâce à l’établissement d’un réseau d’écoutes radio 24 h/24, 7 jours/7. La technologie que la communauté humanitaire avait à disposition, ainsi que ses attentes, avaient déjà sensiblement augmenté depuis l’intervention dans les Grands Lacs.

A l’heure actuelle, l’ETC assure des services de télécommunications en matière de voix, de données et de sécurité, dans le cadre des opérations d’urgence. Les services en matière de voix comprennent des appels téléphoniques, avec ou sans fil, depuis une centrale par l’intermédiaire de terminaux satellites. Les services de données comprennent des points d’accès internet sans fil qui utilisent également des terminaux satellites ainsi que des installations pour imprimer. Des  efforts énormes sont également déployés pour relier à la centrale des organisations individuelles qui opèrent depuis des endroits reculés. En termes de communications de sécurité, l’ETC établit et maintient également des réseaux de radio VHF (très haute fréquence) afin de couvrir l’ensemble de la zone opérationnelle, et  assurent aussi d’autres services connexes, notamment la formation des employés spécialistes en TIC.     

Pour répondre aux besoins des intervenants d’urgence, le PAM a développé ce qui est appelé un ‘kit d’envol’, léger et de taille suffisamment réduite pour voyager avec l’intervenant sur un vol commercial, mais contenant tout de même tout l’équipement nécessaire pour mettre en place un bureau fonctionnel, comprenant un téléphone satellite, un ordinateur portable et un terminal satellitaire permettant l’établissement immédiat des communications dès l’arrivée à destination.

Des catalyseurs de changement

Les urgences humanitaires deviennent de plus en plus complexes tant du point de vue du nombre de personnes nécessitant une assistance que de la taille géographique des zones touchées. Ces deux facteurs impliquent le déploiement d’un plus grand nombre de travailleurs humanitaires pour faciliter l’intervention. Davantage de personnel travaillant sur le terrain signifie une demande plus importante sur les réseaux et l’infrastructure mis en place par l’ETC ; ce qui à son tour demande une plus grande bande passante. De plus, parce que la zone géographique de distribution des secours s’étend également, l’ETC doit aussi s’assurer que les services de télécommunications d’urgence couvrent adéquatement des zones de plus en plus étendues.

Faciliter la coordination entre un nombre parfois énorme d’organisations humanitaires opérant dans certaines situations d’urgence peut représenter un véritable défi pour l’ETC. Suite au tremblement de terre en Haïti en 2010, on estime par exemple qu’il y avait 1300 ONG opérant dans l’ensemble du pays et qui auraient pu bénéficier davantage des services de l’ETC. Des postes de Coordinateur ONG/ETC (établis au sein des ONG) ont été mis en place depuis, dans le but de favoriser la collaboration entre les agences de l’ONU, les ONG et l’ETC et la maintenir.

Une augmentation considérable du nombre des travailleurs humanitaires tués en service au cours des dernières années, rend encore plus importante qu’auparavant l’adoption de mesures additionnelles pour contrôler la sécurité et le bien-être des employés sur le terrain. C’est un aspect qui s’est avéré un catalyseur majeur pour faire évoluer les technologies de l’information et les systèmes de communication. Des mécanismes de suivi des véhicules et des marchandises, ainsi que d’autres outils permettant de localiser la position géographique des travailleurs humanitaires individuels sur des applications cartographiques ont été développés dans ce but.

Les attentes des travailleurs eux-mêmes ont évolué en parallèle avec les avancées technologiques. Même s’ils opèrent dans certains des endroits les plus reculés du monde, ils demandent de plus en plus des services de TIC de haut niveau. Les travailleurs humanitaires qui arrivent sur les lieux d’une urgence s’attendent à trouver des connexions Wi-Fi pour leurs Smartphones et tous leurs dispositifs portables ; une simple connexion sans fil pour un ordinateur portable n’est plus suffisante. Les capacités photo et vidéo de ces dispositifs nouveaux font peser une pression additionnelle sur la capacité de la bande passante. De la même manière, il est attendu des installations de téléconférence – qui sont de plus en plus utilisées par la communauté humanitaire à des fins de coordination des activités – qu’elles supportent des fonctions vidéo et non plus uniquement de voix.

L’ETC respecte les lois et les réglementations en termes de TIC des pays hôtes. Parce que les technologies déployées dans les situations d’urgence sont de plus en plus fréquemment des technologies de pointe, l’utilisation de l’équipement ou de certaines applications peut être restreinte dans des pays où elle serait cependant nécessaire. Dans ce type de situations l’ETC se charge de négocier des arrangements plus flexibles avec les organismes gouvernementaux au nom de la communauté humanitaire.

Face à ces changements, l’ETC qui se trouve en constante évolution développe et teste continuellement de nouveaux outils et technologies.

La radio numérique, par exemple, est testée actuellement aux Philippines comme substitut potentiel des vieilles radios analogues. L’avantage clé de la radio numérique par rapport à la radio analogue est que tous les sites sont reliés les uns aux autres. En voyageant à travers un pays, la transition entre les fréquences radio qui utilisent le système numérique fonctionne à peu près comme la fonction ‘itinérante’ sur un téléphone portable ; l’opérateur n’a pas besoin de changer manuellement les fréquences en fonction de la zone de couverture. Les radios numériques sont également équipées d’un GPS (système de géolocalisation au niveau mondial) qui permet de suivre les progrès sur des plates-formes fonctionnant avec des cartes et qui ont la capacité d’envoyer des sms. Toutes ces fonctions contribuent à accroître la sécurité des travailleurs humanitaires sur le terrain.

Un partenariat initial pour faciliter l’intervention humanitaire d’urgence a été établi entre le gouvernement du Luxembourg et le PAM dans sa fonction de chef de file de l’ETC. Ensemble ces partenaires travaillent à la conception et à l’application d’une nouvelle solution appelée  ‘emergency.lu’.2 Cette nouvelle approche inclura une bande passante satellite positionnée à l’avance, de manière à répondre aux demandes toujours croissantes de la communauté d’intervention. Un autre élément clé de ce dispositif sera une nouvelle version du ‘kit d’envol’ équipée de la technologie voix sur IP (VoIP) permettant des appels vocaux à coûts beaucoup plus réduits. D’ici à début 2012, ces nouveaux kits seront positionnés à l’avance dans l’ensemble du monde de manière à pouvoir être déployés en cas d’urgence.

Des compagnies privées, en particulier celles qui travaillent dans les domaines des TIC, participent de plus en plus au développement de nouvelles solutions dans le cadre de leurs Initiatives de responsabilité institutionnelle et sociale. Ericsson Response,3 par exemple, a travaillé en étroite collaboration avec l’ETC à la conception et au développement de  ‘WIDER’ (Wireless LAN in Disaster and Emergency Response ou Réseau local sans fil pour l’intervention en cas de catastrophe et d’urgence), un mécanisme conçu pour permettre aux travailleurs humanitaires d’accéder à internet à partir de n’importe quel appareil adapté dans une zone touchée par une urgence. WIDER, qui fonctionne par exemple d’une manière tout à fait similaire à la procédure d’enregistrement au Wi-Fi dans un hôtel, permettra à l’ETC de mieux gérer l’accès au réseau en résolvant les difficultés liées aux exigences d’extension de la bande passante et en garantissant que les utilisateurs peuvent compter sur le meilleur service possible.

Ces dix dernières années ont vu une expansion sans précédent des TIC tant du point de vue des technologies disponibles que des services fournis sur le terrain. Alors même que les avancées dans ces domaines ont permis l’application de nouvelles solutions dans le cadre des interventions d’urgence, elles ont aussi contribué à imposer des demandes plus importantes sur l’ETC pour qu’il assure des services plus robustes adaptés à des outils qui n’étaient même pas disponibles par le passé.

Mariko Hall (mariko.hall@wfp.org) est Analyste de la communication auprès de la Branche technologie de l’information du PAM pour la préparation à l’urgence et l’intervention www.wfp.org).

3 Une initiative institutionnelle et de responsabilité sociale d’Ericsson équipementier et prestataire de services en télécommunications www.ericsson.com/article/ericsson-response_20100329133348

 

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