Retour des réfugiés et causes profondes du conflit

Depuis l’indépendance, des conflits violents dans l’Est de la RDC sont liés à l’accès à la terre, l’affirmation de l’identité ethnique et la lutte pour le contrôle politique.

En tant que région frontière fertile, le Nord-Kivu a toujours été une zone de flux migratoires fréquents, à la fois volontaires et involontaires. Pendant la période coloniale belge, la Mission d’immigration des Banyarwanda1 a été établie pour amener des populations entières (Hutu et Tutsi) depuis le Rwanda voisin jusqu’au Nord-Kivu, de manière à procurer de la main-d’œuvre aux grosses plantations. Après la ‘révolution sociale’ de 1959 au Rwanda, des réfugiés tutsi sont arrivés en grand nombre au Nord-Kivu pour fuir la persécution. Ces mouvements de populations ont profondément modifié le paysage politique, économique et social de la province, et ont enraciné les germes de luttes localisées de pouvoir et de conflits violents entre communautés ethniques, qui plus tard s’intensifieront suite à différents événements nationaux et régionaux. 

Les populations présentes au Nord-Kivu avant la Conférence de Berlin de 1885 durant laquelle les frontières de l’Etat du Congo ont été déterminées se désignent elles-mêmes comme autochtones (indigènes) et considèrent ceux qui sont arrivés plus tard comme allochtones (‘étrangers’ ou sans connexion légitime à la terre), terme appliqué en particulier à ceux qui parlent le kinyarwanda. Selon une perception congolaise communément admise dans la population, les guerres au Nord-Kivu, récurrentes de 1962 à nos jours, trouvent toutes leur origine dans des allégeances identitaires de l’autre côté de la frontière, particulièrement de la part des ‘étrangers’ banyarwandas et des Tutsi congolais que l’on qualifie souvent de ‘Rwandais’. Les deux invasions menées par l’armée rwandaise en 1996 et 1998 n’ont fait que renforcer ce sentiment.

Le discours ‘autochtone’ sur le caractère ‘étranger’ et la ‘domination’ des Banyarwandas est étroitement lié au sentiment d’injustice qui est ressenti en voyant les Banyarwandas acheter des terres qui appartenaient à des colons blancs ou à des communautés ‘autochtones’ traditionnelles et vendues par les chefs coutumiers locaux. A cause de ces acquisitions de terres les Banyarwanda sont accusés de chercher à ‘infiltrer’ les structures locales de pouvoir.    
Suite à l’afflux des milices rwandaises hutu au Nord-Kivu après le génocide rwandais de 1994, les tensions ethniques jusque là relativement localisées au Nord-Kivu se sont propagées, aboutissant à un déplacement massif de Banyarwanda  (Hutu et Tutsi confondus). Les Tutsi congolais s’enfuirent principalement au Rwanda alors que la majorité des Hutu congolais rejoignirent l’Ouganda. C’est le retour des réfugiés congolais du Rwanda qui cause le plus de polémique et suscite les plus grandes craintes parmi certains segments de la population du Nord-Kivu. A la fin 2009, il y avait 53 362 réfugiés congolais enregistrés au Rwanda. La majorité d’entre eux étaient arrivés début 1996 et avaient été enregistrés par le HCR. Néanmoins, entre juillet 1994 et fin 1995, des nombres importants de réfugiés tutsis congolais sont arrivés au Rwanda sans aide et sans être enregistrés. Aujourd’hui, ils vivent dans des villages et des villes partout au Rwanda et il n’existe pas de statistiques officielles établissant leur nombre exact. L’accord tripartite signé en février 2010 entre la RDC, le Rwanda et le HCR ne s’applique qu’aux réfugiés enregistrés ce qui signifie que les personnes non enregistrées qui retourneront en DRC ne recevront aucune assistance de la part du HCR.

Comment la population perçoit-elle ces retours ?

Depuis l’année 2000 environ, chaque fois que la sécurité commence à s’améliorer dans les zones d’où ils venaient, des ‘retours spontanés’2 de réfugiés congolais ont eu lieu au Nord-Kivu.  Certains réfugiés viennent en visite et retournent au Rwanda alors que d’autres restent. Périodiquement, et en lien étroit avec la situation politique d’ensemble, des groupes ‘autochtones’ et des politiciens expriment les craintes qu’ils ont de voir les ‘Rwandais’ (souvent un code pour ‘Tutsi’) tramer des complots pour ‘réoccuper’ certaines parties du Nord-Kivu, avec l’aide de la communauté internationale. Des Congolais qui vivent dans des zones d4ans lesquelles les réfugiés risquent de revenir font aussi entendre des craintes légitimes, centrées en grande partie sur les conflits qui pourraient éclater si des réfugiés ayant vendu ou perdu leurs terres revenaient pour les réclamer. Le problème est que ces préoccupations légitimes sont amplifiées et manipulées par des chefs locaux qui cherchent à les utiliser pour consolider leur pouvoir politique et protéger leurs intérêts économiques.

Une évaluation3 menée par le Mouvement intellectuel pour le changement (MIC) montre que les opinions sont divisées parmi les communautés dans les zones de retour de réfugiés par rapport à l’identité nationale des réfugiés et les circonstances entourant leur départ. De nombreuses personnes confirment que des Tutsi vivaient avec eux, mais d’autres jurent que ce sont des Rwandais qui vivaient là et qui sont retournés au Rwanda suite à la chute du régime d’Habyarimana en 1994. Ce groupe particulier est monté en épingle et il est instrumentalisé de manière à ôter de la légitimité à la revendication de la nationalité congolaise à tous les Tutsi congolais – même de ceux qui vivaient dans le Nord-Kivu depuis bien avant 1959.

Les réfugiés congolais qui vivent au Rwanda viennent de différentes zones du Nord et du Sud Kivu. Selon une évaluation des intentions de retour menée par le HCR en 2007, 80% des réfugiés congolais enregistrés au Rwanda veulent retourner en RDC. Le facteur déterminant le plus important pour savoir s’ils vont revenir et quand ils le feront reste le niveau de sécurité dans les zones de retour. Les réfugiés déclarent que la présence de groupes armés de réfugiés Hutu rwandais en RDC était la raison même de leur fuite. Un réfugié congolais du camp de Gihembe affirme :

Ils nous associaient aux Tutsi rwandais et nous ressentions un climat d’insécurité permanente. Ils ont même réussi à tuer quelques uns d’entre nous avant que nous ne décidions de nous enfuir au Rwanda. Même nos compatriotes congolais… se sont alliés aux Hutu rwandais pour nous attaquer.
De nombreux Congolais sont fermement convaincus que des citoyens rwandais se mélangent aux réfugiés qui reviennent pour échapper à la pénurie de terres qui sévit au Rwanda et ‘occuper’ le Nord-Kivu. De telles opinions sont tellement enracinées que même des mouvements normaux à travers la frontière sont parfois décrits comme de ‘l’infiltration’ ou même comme une migration à grande échelle des Rwandais en direction de l’Est de la RDC. Un tel discours est l’illustration de craintes populaires, mais à un niveau plus profond c’est aussi l’expression des causes sous-jacentes du conflit qui n’ont jamais été résolues et qui restent ignorées par les différents accords de paix. Les accusations constantes d’être le ‘cheval de Troie’ au service de ‘l’ennemi’ provoquent des sentiments d’exclusion chez les Tutsi congolais, qui parfois réagissent en soutenant des groupes armés qui leur promettent réparation. Cela, bien entendu ne contribue aucunement à diminuer les accusations. Ne pas comprendre entièrement le lien entre les causes profondes du conflit et la question du retour des réfugiés peut par inadvertance renforcer des tensions en prêtant une certaine légitimité aux discours favorables à l’exclusion et leur donner l’apparence qu’ils sont rationnels (en leur prêtant une certaine véracité) alors qu’ils ne s’appuient que sur des craintes populaires plutôt que sur des faits établis.

Que peut-on et doit-on faire ?

Vu que cette question est extrêmement sensible et complexe, le HCR et les ONG internationales se sentent souvent obligés de  l’ignorer plutôt que d’en parler d’une manière ouverte et transparente. Bien évidemment ces agences doivent se protéger des accusations qui s’appuient sur la perception populaire qui voudrait qu’elles soient en train d’aider les Rwandais dans leur complot pour réoccuper le Nord-Kivu, mais elles ont aussi pour responsabilité de communiquer ouvertement sur ce qu’elles sont en train de faire et elles ne devraient pas chercher à éviter de traiter les causes du conflit qui créent ces tensions et suscitent ces accusations. La prédominance dans le Nord-Kivu d’acteurs humanitaires (dont les employés ont des contrats courts et qui ont en conséquence presque inévitablement une compréhension superficielle des causes du conflit) crée un environnement dans lequel des craintes populaires largement exprimées tendent à être perçues comme des faits établis.

L’accord de paix d’Ihusi de mars 2009 prévoit l’établissement de Comités locaux permanents de conciliation dans lesquels tous les membres de la communauté seront représentés. Le HCR et UN-HABITAT ont commencé à mettre en place ces comités dans le Nord-Kivu dans l’optique de promouvoir un environnement paisible qui permettrait le retour des personnes déplacées et des réfugiés, et aussi de procurer un cadre permettant de prévenir et assurer une médiation en cas de conflits intercommunautaires. Cependant, l’absence de toute expertise en matière de résolution de conflit ou de construction de la paix, et d’un véritable processus d’accompagnement pour ce programme est extrêmement préoccupante.

Les actions clés que les acteurs internationaux devraient entreprendre pour éviter que le retour des réfugiés n’entraine un conflit sont les suivantes :

  • Fonder toutes les interventions sur une analyse en profondeur non seulement de la situation humanitaire mais aussi des dynamiques locales de conflit, ainsi que sur la manière dont le retour des réfugiés et des PDI interagira avec ces dynamiques.
  • Recourir à une assistance spécialisée pour mener une analyse du conflit, et planifier et exécuter des interventions qui tiendront compte et résoudront les causes des tensions communautaires.
  • Promouvoir le dialogue entre les communautés sur le retour des réfugiés et faciliter un dialogue direct entre les réfugiés et les habitants dans les zones de retour (en y impliquant la participation des ONG pertinentes, des agences onusiennes, et des autorités locales et nationales).
  • Plaider pour que les autorités congolaises et rwandaises communiquent publiquement et de manière constructive sur le retour des réfugiés et qu’elles établissent des mécanismes conjoints permettant de faciliter le retour.
  • Etablir et renforcer la capacité des comités locaux permanents de conciliation afin de faciliter un dialogue sur les conflits au sein des communautés. Un tel dialogue doit aller au-delà de la médiation dans le cas de conflits fonciers locaux spécifiques et impliquer la discussion et la recherche de solutions à d’autres problèmes conflictuels. Les agences chargées d’établir ces comités doivent être très vigilantes et éviter la politisation de ces comités.

Maria Lange (mlange@international-alert.org) dirige le projet d’International Alert pour un  ‘Dialogue accru dans l’Est de la RDC’ [Enhanced Dialogue in Eastern DRC] qui est financé par la Commission européenne.(http://www.international-alert.org).
Le contenu de cet article n’engage que la responsabilité de l’auteur et ne peut pas être considéré comme le reflet de l’opinion de la Commission européenne ou celle d’International Alert.


1 Le terme ‘Banyarwanda’ désigne des personnes  dont la langue maternelle est le Kinyarwanda. Le terme ‘Rwandophone’, plus récemment introduit, est un terme politiquement connoté.

2 Les ‘retours spontanés’ sont des retours de réfugiés qui ont lieu sans l’intervention du HCR.

3 Menée à Masisi, Rutshuru, dans la ville de Goma, dans les camps de réfugiés de Byumba et Kibuye au Rwanda ainsi qu’auprès de réfugiés congolais vivant à Kigali.

4 Un groupe d’étudiants universitaires de Goma qui organise des débats publics avec des jeunes et des parlementaires sur des thèmes d’actualité.

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