Des enfants embrigadés

Résoudre le sort des enfants recrutés dans les conflits armés ne se borne pas simplement à demander qu’ils soient exclus de ces conflits.

30 000 : Tel est le nombre d'enfants qui ont été enrôlés de gré ou de force par les groupes armés en République démocratique du Congo. Bien qu'elle en soit un des aspects les plus choquants, la problématique des enfants embrigadés (communément appelés ‘enfants soldats’) n'épuise pas la totalité des problèmes rencontrés par les enfants dans les conflits armés. Ainsi, ils peuvent être enlevés, tués, blessés, mutilés ou déracinés de leur communauté d'origine. Ils peuvent devenir orphelins, séparés de leurs parents, sujets à des violences ou à des abus sexuels ou encore privés d'éducation et de soins de santé.

La réinsertion de ces enfants est indispensable pour éviter leur remobilisation lors de conflits futurs. Mais les précédentes expériences en RDC ont montré leurs limites à résoudre ces défis, notamment parce que la démobilisation et la réintégration ont été privilégiées plutôt que la réinsertion. Une phase qui est néanmoins la plus délicate du retour à la vie civile et qui nécessite une prise en charge sous trois aspects déterminants : réunification familiale, soutien psychosocial et opportunité économique.

Selon le droit international

Si la réinsertion des enfants victimes des confits armés constitue une priorité humanitaire, s'assurer de l'application des normes et règles internationales protégeant les droits des enfants représente aussi un des moyens d'améliorer leur sort. Il n'apparaît pas nécessaire de renforcer les instruments internationaux actuels par de nouveaux, il suffit  de chercher à appliquer les normes qui existent déjà.

L'instrument international de protection des droits de l'enfant le plus pertinent reste la Convention internationale sur les droits de l'enfant1. La Convention comprend un Protocole facultatif entré en application en 2002 et qui relève de 15 à 18 ans l'âge du recrutement des enfants par des forces et groupes armés.

A ces deux principaux instruments s'ajoute la Convention n°182 (1999) de l'Organisation Internationale du Travail (OIT) concernant l'interdiction, et l'action immédiate pour l'élimination des pires formes de travail des enfants. Cette convention interdit le recrutement, forcé ou volontaire, d'enfants lors d'un conflit armé. Le Statut de la Cour pénale internationale (1998) définit comme crime de guerre le fait d'enrôler des enfants de moins de 15 ans ou de les utiliser au cours des hostilités, et le relèvement de l'âge à 18 ans est d'ores et déjà inscrit à l'ordre du jour de la révision de ce Statut.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté depuis 1999, une série de résolutions sur ce thème dont la résolution 1612 (2005) créant un groupe de travail qui examine et suit la situation dans les pays dits à risques. Ce groupe émet des recommandations à l'attention des gouvernements ou des groupes rebelles de ces pays, afin de prévenir le recrutement d'enfants, obtenir leur libération et leur démobilisation et faciliter leur réinsertion dans la société. Néanmoins, le fossé entre le consensus international visant à protéger les droits de l'enfant et l'état actuel d'application des textes existants reste significatif.

Pour pallier cela, les Principes et Engagements de Paris ont été adoptés en 20072 afin de procurer des directives sur le désarmement, la démobilisation et la réintégration de toutes les catégories d’enfants associés aux groupes armés.

Causes sous-jacentes: le cas des Maï Maï

Le cœur du problème est de savoir comment convertir des règles et des normes en pratiques en tenant compte des réalités locales. Dans de nombreuses régions de l’Est de la RDC, le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats sont profondément ancrés dans les usages et les traditions. L'utilisation des enfants par les groupes Maï Maï est emblématique3.

La prévalence du recrutement et de l’utilisation d’enfants par les Maï Maï est inscrite dans les attitudes sociales et culturelles envers les enfants. L’enfance au sein des communautés d’où provient la majorité des enfants recrutés se termine tôt. Les garçons sont souvent initiés à l’âge adulte dès 16 ans, âge auquel ils peuvent se marier et devenir des "guerriers". Les filles sont censées se marier immédiatement après leur puberté, généralement aux environs de 14 ans.

Défendre les intérêts de la communauté est un devoir pour tous, y compris pour les enfants. Ces exigences de responsabilité des enfants envers leurs familles et leurs communautés sont renforcées par les conditions de pauvreté ; la plupart des enfants recrutés par les groupes Maï Maï ont un faible niveau d'éduction et la raréfaction des moyens de subsistance traditionnels ne leur laissent que peu d'opportunités d'emploi. Avec peu de perspectives, leur association avec les Maï Maï est non seulement un devoir qui leur permet d'améliorer leur statut au sein de la communauté, mais aussi une issue pour échapper à la pauvreté et à la faim.

Sur le plan culturel, de nombreux mythes entourent les Maï Maï, notamment la croyance en des pouvoirs protecteurs magiques possédés par leurs membres à la suite de l’exécution de rituels, comme les tatouages et la prise de potions hallucinogènes. Ces croyances magiques ont des implications particulières en ce qui concerne le recrutement et l’utilisation d’enfants qui, étant jeunes, sont vus comme ‘purs’. Ils se voient attribuer une valeur spéciale et remplissent des rôles particuliers parmi les Maï Maï. Garçons et filles sont spécifiquement ciblés pour être recrutés comme mascottes et guérisseurs, parfaitement indiqués pour la préparation et l'administration de potions censées conférer l'invulnérabilité dans la bataille.

Plus grave encore, est la conviction des Maï Maï selon laquelle les enfants ont des pouvoirs de protection particuliers. La coutume Maï Maï veut qu'ils soient envoyés en premiers au combat pour intimider l’ennemi en criant et en hurlant, ou en invoquant leurs pouvoirs de protection ce qui bien entendu les expose à de graves dangers. Les tentatives pour mettre un terme à ces pratiques socioculturelles se sont le plus souvent révélées inefficaces car s'attachant davantage, et avant tout, à la libération des enfants par les groupes Maï Maï, plutôt qu'aux causes du problème. L’environnement qui perpétue le recrutement d’enfants par les Maï Maï se caractérise cependant par une insécurité chronique où les notions d’autodéfense de la communauté sont considérées comme justifiant l’existence permanente de milices locales. L'idée persiste que ces milices sont bien implantées dans les communautés et qu’elles bénéficient de leur soutien qui les protège des menaces ‘étrangères’.

Les défis à relever

Le recrutement et l’utilisation militaire d’enfants dans les hostilités en RDC sont interdits en vertu d’un ensemble de lois nationales qui, par rapport à bien d’autres pays, sont plutôt complètes.4 Ces lois pourraient fournir une base forte de protection des enfants contre leur participation au conflit armé, mais même avec un cadre juridique globalement en place, les capacités institutionnelles et la volonté politique pour son application se révèlent encore trop faibles.

Une partie du défi réside dans le fait que bon nombre des approches habituelles ne sont pas adaptées à des groupes armés de ce type. La dénonciation et l’humiliation au niveau international ont par exemple peu d’impact sur des groupes dont le terrain principal reste les communautés locales à partir desquelles ils opèrent. Répétons-le, les normes élaborées sur le plan international sont largement suffisantes pour permettre la fin des recrutements et de l’utilisation d'enfants. De même que les instruments destinés à les appliquer.

L'obstacle se situe au contraire dans la difficulté de concilier des points de vus différents sur des pratiques qui sont illégales pour les uns et légitimes pour les autres. S'il faut condamner le recrutement et l'utilisation d'enfants par les forces et les groupes armés – condamnation qui doit être sans appel – il faut aussi comprendre les motivations et les causes de ces recrutements et utilisations d'enfants. Un des multiples point d'entrée pour y arriver est de prendre en compte la complexité des conflits armés en RDC et d'admettre qu'il n'y pas une mais plusieurs solutions à adapter et combiner en fonctions des situations.

Les conflits en RDC fonctionnent à différents niveaux interconnectés les uns aux autres – international, régional et ou local. Les causes du recrutement et de l'utilisation des enfants varient en fonction de chacun de ces niveaux, et les moyens à utiliser pour trouver des solutions diffèrent aussi selon le niveau considéré. Le maintien de la pression internationale est essentiel pour continuer à attirer l'attention sur une pratique qui ne peut être tolérée. L'adoption par les autorités congolaises d'un plan d'action destiné à mettre fin au recrutement et à l'utilisation d'enfants par les forces et les groupes armés est tout aussi nécessaire pour traduire en actes les engagements pris au niveau international.

Quant aux communautés, il est vital pour elles de parvenir à retrouver des conditions normales d'existence et de sécurité, et de sortir de cette situation de crise par le biais d'un relèvement économique capable de renverser le cycle de la violence. Les groupes locaux doivent comprendre la nécessité de mettre fin à ces pratiques même s’ils trouvent une justification dans la défense même de la communauté. Plus que jamais, il est impératif de restaurer les capacités de l’état  à assurer la paix et la sécurité sur l’ensemble de son territoire – et pour l’état de réussir à mettre en œuvre une approche réconciliant les nécessités locales et les impératifs internationaux tout en définissant un cadre visant à protéger l’environnement général des enfants.

 

Axel Poullard (axel_poullard@yahoo.fr) est Attaché régional de coopération – Enfants dans les conflits armés - Ambassade de France en République démocratique du Congo

3 Le terme de Maï Maï renvoie aux groupes de milices locales organisées sur une base ethnique. En 2009, 22 groupes étaient recensés comme Maï Maï, avec un effectif évalué entre 8 000 et 12 000 combattants.

4 Dans le cadre de la Constitution congolaise, toutes les formes d’exploitation des enfants sont interdites et l’entretien "d’armées de jeunes" prohibé. La Loi portant protection de l’enfant, promulguée en janvier 2009, a renforcé de façon importante la protection légale pour les enfants en interdisant et en criminalisant spécifiquement le recrutement et l’utilisation d’enfants dans des forces ou groupes armés. La RDC est aussi un Etat partie aux traités internationaux des droits humains, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant et son Protocole facultatif, la Convention n°182 de l'OIT, le Statut de la CPI, etc.
A consulter aussi le rapport de la Coalition pour mettre fin à l’utilisation d’enfants soldats en RDC sur: http://tinyurl.com/Child-Soldiers-RDC

 

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