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Étude du rôle fondamental de la littératie numérique en contexte de déplacement forcé
  • Jenny Casswell
  • May 2024
Une leçon d’alphabétisation numérique à Nairobi, au Kenya. Crédits : HCR/Charity Nzomo

Les technologies numériques peuvent être des catalyseurs de changement positif pour les populations déplacées de force dans la mesure où les personnes possèdent les compétences numériques nécessaires pour participer aux activités numériques de manière pertinente et dans des conditions d’égalité et de sécurité.

Historiquement, le rôle essentiel de la littératie numérique en contexte de déplacement forcé a été sous-estimée et mal comprise, et dans le meilleur des cas considérée comme une question secondaire.

Pourtant, l’adoption croissante des nouvelles technologies dans les sociétés nous a révélé et permis de comprendre le rôle essentiel que joue la littératie numérique dans l’inclusion numérique et la protection des personnes déplacées de force et apatrides. Malgré les progrès réalisés, un effort concerté est nécessaire pour améliorer les actions engagées en matière de littératie numérique afin de garantir aux communautés déplacées et aux communautés d’accueil une utilisation efficace et sécurisée des technologies et de réduire le risque numérique encouru.

Cet article s’appuie sur un ensemble de plus en plus vaste de données probantes sur cette question, et il présente des exemples d’interventions innovantes en littératie numérique. Il aborde aussi les écueils les plus courants et émet des recommandations visant à renforcer l’efficacité de mise en œuvre des interventions de littératie numérique en contexte de déplacement forcé.

Définir précisément la littératie et les compétences numériques

La littératie numérique est un sujet vaste qui comprend à la fois les compétences fondamentales (savoir naviguer sur Internet et chercher des contenus à l’aide de navigateurs ou d’applications), et des connaissances numériques plus poussées (création de contenus numériques, codage, et traitement des données).

L’absence de consensus autour d’une définition standard de la littératie et des compétences numériques n’a pas facilité la conception et la mise en œuvre des interventions. En contexte de crise humanitaire, ce manque de clarté a favorisé les approches au cas par cas de l’amélioration de la littératie et des compétences numériques des populations déplacées de force. Ces initiatives ont limité les opportunités de partage de connaissances et d’apprentissage, aboutissant souvent à des programmes d’apprentissage du numérique médiocres et inefficaces.

Comment, dès-lors, convient-il de définir les termes ? Les « compétences numériques » désignent globalement les modalités techniques (le quoi et le comment) d’utilisation des technologies numériques, tandis que la « littératie numérique » correspond davantage à la résolution créative de problèmes en contexte (pourquoi, quand, qui et pour qui). Les avancées technologiques et la montée des risques numériques qui les accompagne exigent de compléter les savoirs techniques opérationnels par des compétences plus qualitatives.

Le HCR et d’autres organisations intervenant auprès des populations déplacées s’adaptent à cette nouvelle réalité en intégrant les compétences numériques dans la catégorie plus générale de la littératie numérique. La définition de la littératie numérique que propose l’USAID est adaptée aux pays à revenu faible et intermédiaire et à tous les types d’appareils (y compris les téléphones mobiles, parfois laissés pour compte dans les définitions de la littératie numérique). Les trois quarts des réfugiés vivent dans des pays à revenu faible et intermédiaire où le principal moyen de connexion à Internet est le téléphone mobile. Cette définition est donc parfaitement adaptée aux contextes de déplacement forcé :

« La littératie numérique est la capacité d’accéder aux informations, de les gérer, de les comprendre, de les intégrer, de les communiquer, de les évaluer et de les créer par une utilisation sûre et appropriée des technologies numériques et de réseaux dans le but de participer à la vie économique et sociale. » USAID, 2022.

Cette définition ne peut qu’encourager les praticiens humanitaires à intégrer à leurs programmes les compétences plus qualitatives de la littératie numérique, y compris celles concernant les risques numériques, en complément des compétences techniques qui étaient traditionnellement les seules envisagées. Une approche plus nuancée de la question devrait aussi inciter le secteur humanitaire à adopter une vision plus cohérente et réfléchie, favorisant le partage des enseignements tirés des bonnes et mauvaises pratiques de la littératie numérique.

Un ensemble de plus en plus vaste de données probantes sur la littératie numérique

Jusqu’à récemment, nous possédions peu de données permettant d’évaluer le niveau de littératie numérique,[1] les inquiétudes, les priorités et les besoins des communauté déplacées, alors même qu’il s’agit d’un point de départ indispensable à toute formation au numérique.

En 2022, la GSMA et le HCR ont réalisé une étude au Liban, en Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG) et au Soudan du Sud afin de mieux comprendre l’usage des téléphones portables par les communautés déplacées. Celle-ci a très clairement révélé que les problèmes de littératie numérique et de compétences numériques sont un obstacle récurrent à l’inclusion numérique des communautés, quel que soit le contexte.

En PNG, près des deux tiers des utilisateurs de téléphones n’utilisant pas Internet expliquaient leur exclusion numérique par le fait qu’ils « ne savent pas utiliser Internet par eux-mêmes. » Dans tous les contextes, le faible niveau de littératie en général et de littératie numérique en particulier constituaient des obstacles spécifiques pour les personnes âgées et les personnes handicapées. Ces résultats confirment une étude antérieure sur les personnes handicapées à Nairobi, au Kenya. Au Soudan et en PNG, le faible niveau de littératie numérique et de la confiance dans les services monétaires par téléphonie mobile a suscité des craintes concernant la sécurité des fonds et des données personnelles, et cela a souvent abouti à une faible utilisation des services financiers numériques.

« Je ne m’y connais pas bien en téléphones, et [encore] moins en argent mobile… Je pourrais essayer d’apprendre [si seulement] j’avais un téléphone. » – Femme déplacée à l’intérieur de son propre pays, Bor,  Soudan du Sud.

Lien entre littéracie numérique et protection numérique

La littératie numérique est un prérequis pour l’inclusion numérique, et contribue aussi largement à la protection numérique[2]. Un faible niveau de littératie numérique associé à une forte exposition à la technologie crée un risque, notamment pour les personnes les plus marginalisées.

Une étude du HCR en Ouganda a montré que les réfugiés se sentent souvent impuissants à se protéger contre les menaces en ligne et les risques numériques. Une étude réalisée au Liban indique que les escroqueries liées à l’aide sont courantes, et que les fausses informations sur les services humanitaires rendaient encore plus problématiques la fourniture et l’accès à ces services. Un tiers des utilisateurs de téléphones ciblés par des escrocs déclaraient avoir de ce fait subit un préjudice, par exemple : paiement d’un accès à un faux programme de réinstallation, pertes de temps, lecture de fausses informations sur l’aide humanitaire.

Ces exemples montrent que pour respecter son engagement à « ne pas nuire », le secteur de l’humanitaire doit s’assurer que les personnes déplacées et apatrides possèdent les compétences et les connaissances requises pour atténuer les risques liés aux technologies. L’inaction en ce domaine ne ferait qu’augmenter l’exposition des populations déplacées aux prédateurs numériques.

Préconisations pour une mise en œuvre effective des interventions de littératie numérique

L’omniprésence des technologies dans notre vie quotidienne a multiplié les initiatives de formation des populations déplacées sur les technologies numériques. Toutefois, la mise en œuvre efficace des interventions de littératie numérique n’est pas chose facile, et les résultats escomptés à long terme des formations (opportunités d’emploi/moyens de subsistance, inclusion financière, amélioration de la sécurité en ligne, etc.) sont rarement au rendez-vous.

Voici quelques exemples de formations de mauvaise qualité : formations au cas par cas de courte durée (souvent quelques heures ou jours) dispensées sur un appareil (généralement un ordinateur portable) auquel les participants n’ont pas accès en dehors des séances, enseignement de compétences techniques trop pointues et/ou inadaptées au public cible.

L’évaluation par le HCR d’interventions dans divers contextes de déplacement forcé a permis d’identifier une série de facteurs à prendre en compte pour pouvoir concevoir et mettre en œuvre une formation de littératie numérique efficace.

  1. Impliquer les communautés dans la cocréation, la conception et la dispensation de la formation
    La compréhension des compétences, capacités et préférences des communautés locales est indispensable, notamment pour pouvoir s’appuyer sur les connaissances existantes des pionniers locaux du numérique en matière de renforcement des compétences.
  1. S’appuyer sur les programmes de formation en littératie/compétences numériques existants

Beaucoup de formations en littératie numérique ont déjà été conçues et testées. Il n’est donc pas nécessaire d’essayer de systématiquement tout réinventer. Il est également important d’évaluer les approches nationales du renforcement de la littératie numérique.

  1. Adapter les contenus et la formation aux besoins spécifiques et à la vie des communautés
    Pour être efficace, la formation en littératie numérique doit tenir compte de la vie quotidienne des personnes et de leurs besoins. Cela suppose d’avoir une compréhension fine des types de compétences numériques qu’elles souhaitent acquérir. Pour y parvenir, on pourra former des formateurs au niveau local et collaborer avec des organismes experts pour créer et adapter des formations pour les différents groupes.
  1. Mener une réflexion approfondie sur les conditions de réussite des formations destinées aux groupes marginalisés
    Avez-vous une connaissance approfondie de tous les secteurs de votre public, leur niveau de littératie numérique, leurs besoins et leurs préférences d’apprentissage ? Les fractures numériques sont souvent plus profondes en contexte humanitaire, et les programmes d’acquisition des compétences numériques doivent pleinement intégrer les spécificités de ces groupes. Pour être efficaces, les interventions de littératie numérique auprès des groupes marginalisés doivent pouvoir s’appuyer sur des évaluations détaillées des besoins afin de proposer des prestations personnalisées aux publics cibles.
  1. Intégrer la sécurité numérique à votre formation
    Les groupes déjà exposés à un risque de préjudice élevé courront vraisemblablement un risque encore plus grand (détournement des données personnelles, cyberharcèlement, désinformation, escroqueries/fraudes, etc.) si les formations au numérique n’intègrent pas des contenus de sécurité numérique.
  2. Élaborer un cadre efficace de suivi et d’évaluation

Il est important de pouvoir évaluer l’efficacité de votre formation, et l’amélioration des compétences numériques et du niveau de confiance de vos participants. Ne vous contentez pas de vérifier la présence en cours ou le niveau de satisfaction des participants. Pour aller plus loin, appliquez des critères de mesure des réactions, de l’apprentissage, des comportements et des résultats (voir le modèle Kirkpatrick d’évaluation).

  1. S’efforcer de créer une formation durable
    L’adoption d’outils et services numériques oblige à proposer aux utilisateurs diverses opportunités d’apprentissage et de participation à des activités de remise à niveau. Les interventions limitées dans le temps sont moins enrichissantes que les programmes de littératie numérique continus et répétés. En collaborant avec des partenaires, des organismes publics, des représentants de la société civile ou du secteur privé, vous pourrez créer des formations plus longues, plus durables et de plus grande envergure que les programmes individuels.

Approches innovantes de la littératie numérique

Les organismes qui interviennent en contexte humanitaire commencent à mettre en pratique les principes énumérés ci-dessus. Le HCR définit actuellement des approches innovantes de développement de la littératie numérique à travers son Fonds d’innovation numérique. En Indonésie, le HCR et ses partenaires montrent comment adapter les programmes de littératie numérique aux besoins en organisant des ateliers de cocréation avec les communautés de réfugiés. Le projet insère les programmes dans des centres d’apprentissage établis pour bénéficier des ressources et de l’expertise existantes tout en renforçant la durabilité. Des compétences numériques plus avancées, comme le développement Web, sont enseignées en partenariat avec GoMyCode en Tunisie, et complétées par des séances d’orientation de carrière afin de faciliter le passage de l’apprentissage au métier.

Le Digital Opportunity Trust (DOT) et la GSMA sont aussi des exemples de réussite dans la formation à la littératie numérique. Ces deux organismes ont compris l’intérêt d’identifier et de former des formateurs locaux afin d’optimiser la durabilité et l’impact de leurs initiatives. Les programmes du DOT s’appuient sur les leaders communautaires et les ambassadeurs du numérique. Au Rwanda par exemple, des membres des communautés reçoivent une formation de conseiller d’orientation des métiers du numérique pour aider les réfugiés à accéder à des bourses et des emplois en ligne.

La GSMA travaille avec des opérateurs mobiles qui font appel à des agents de gestion de l’argent mobile dans les communautés locales pour dispenser des formations sur la base de l’outil de formation à l’Internet mobile de la GSMA (MISTT). Le MISTT est un ensemble de ressources gratuites servant à enseigner aux populations, sur le principe de la formation des formateurs, les compétences essentielles pour accéder à l’Internet mobile et l’utiliser. La gestion des risques numériques est également abordée. Les contenus « MISTT » ont permis de transmettre des compétences numériques à plus de 65 millions de personnes dans plus de 27 pays. En partenariat avec le PAM, la GSMA a mobilisé les contenus du MISTT pour améliorer les compétences financières numériques des femmes en Somalie et au Burundi.

Recommandations

Les recommandations suivantes visent à hausser le niveau de littératie numérique des communautés déplacées de force.

Adopter une définition cohérente de la littératie numérique
Adopter une définition cohérente de la littératie numérique – reconnaissant l’importance des compétences plus qualitatives, indispensables pour une utilisation sécurisée et efficace de la technologie – par exemple la compréhension des risques numériques, est une mesure indispensable. Grâce à elle, les praticiens humanitaires n’enseigneront plus de simples savoir-faire techniques, ils proposeront une approche élargie visant des résultats à plus long terme comme l’emploi numérique ou l’inclusion financière.

Éviter les écueils les plus courants et s’inspirer des meilleures pratiques
Pour faire grimper le niveau de la littératie numérique, les secteurs du développement et de l’humanitaire utilisent des solutions au cas par cas qui reproduisent toujours les mêmes erreurs. Soyez attentif aux écueils les plus courants et aux préconisations mis en avant dans cet article avant de concevoir votre formation. En outre, écoutez vos pairs du secteur qui présentent des exemples innovants d’amélioration du niveau de littératie numérique des personnes déplacées qui ont produit des résultats positifs d’envergure.

Veiller à ce que la littératie numérique soit parfaitement intégrée à la stratégie numérique
Les programmes d’apprentissage du numérique ne doivent pas se limiter à l’accès à la connectivité et aux appareils et services numériques. Ils doivent être un vecteur puissant de développement de la littératie numérique des communautés. La littératie numérique doit faire partie intégrante des stratégies numériques mises en œuvre par la plupart des organisations humanitaires. Par exemple, le HCR reconnaît que la littératie numérique est un prérequis des trois domaines de résultat de sa Stratégie de transformation numérique (2022-2026) (Inclusion numérique, Protection numérique et Services numériques), et il consacre des ressources à cette question cruciale.

À terme, les transformations bénéfiques apportées par l’inclusion numérique des personnes déplacées de force et apatrides ne seront effectives que si la littératie numérique cesse d’être considérée comme une question secondaire et devient la priorité absolue des interventions humanitaires numériques.

 

Jenny Casswell
Spécialiste de la littératie numérique, HCR
jennycasswell@gmail.com  X : @jencasswell

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[1] Historiquement, les premières évaluations concernant l’adoption des technologies par les communautés déplacées étaient souvent liées au développement de supports et à son intersection avec l’action humanitaire. Ainsi sont apparus les concepts de communication avec les communautés, d’engagement communautaire et de responsabilité vis-à-vis des personnes affectées. Cependant, la littératie numérique était rarement prise en compte bien qu’elle soit fortement corrélée avec les canaux, la confiance dans les sources d’information, etc.

Dans sa Stratégie de transformation numérique,[2] le HCR définit la protection numérique comme la volonté de garantir aux communautés la possibilité d’exercer leurs droits humains en ligne et d’être protégées contre les risques numériques pour leur permettre d’avoir accès à des canaux sécurisés, d’éviter les préjudices et d’avoir la capacité de prendre des décisions.

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