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L’exclusion numérique des réfugiés et des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays au Soudan
  • Wala Mohammed
  • May 2024
Déplacés internes vivant chez des proches dans l’État du Nil Blanc, au Soudan. Crédits : HCR/Ala Kheir

Se retrouver distancés dans un monde numérique peut être dévastateur pour les migrants forcés. Cet article se penche sur l’exclusion numérique à laquelle sont confrontés les réfugiés et les personnes déplacées internes au Soudan en raison des répercussions des restrictions actuelles sur l’accès à la technologie.

La guerre civile au Soudan, qui a débuté en avril 2023, a déplacé plus de 8 millions de personnes. En raison de ce conflit dévastateur, de l’extrême insécurité alimentaire, des épidémies, des déplacements de civils et de la destruction des moyens de subsistance, le pays tout entier est au bord de l’effondrement.

Des millions de Soudanais ont perdu leur gagne-pain à cause du conflit. La guerre a stoppé la production et détruit le capital humain ainsi que les capacités de l’État. Ella a également eu des répercussions sur la stabilité financière en dévastant les services commerciaux et financiers, ainsi que les technologies de l’information et des communications. Les opérateurs de centres de données ont perdu l’accès à leurs données et à leurs installations, entraînant la panne de plusieurs services Internet essentiels. La section soudanaise de l’Internet Society a signalé que seulement 12 % des sites Web et des services avec un domaine de premier niveau national .sd étaient fonctionnels au 16 juin 2023.

Avant la guerre, le secteur informel représentait près de 60 % de la main-d’œuvre. Depuis que la guerre a éclaté, beaucoup de gens ont perdu leur moyen de subsistance et n’ont aucune forme de protection sociale. Le nombre d’enfants non scolarisés est également passé de sept millions à dix-neuf millions.

Le lien entre les sanctions économiques et l’exclusion numérique au Soudan

L’application de sanctions économiques et commerciales entrave la libre circulation des communications et des technologies numériques dont les activistes, les innovateurs et les utilisateurs ordinaires ont si désespérément besoin.

Le Soudan est isolé de la communauté internationale depuis 1993, date à laquelle il a été désigné comme État soutenant le terrorisme par le gouvernement des États-Unis. En 1997, les États-Unis ont publié un décret imposant des sanctions économiques globales au Soudan. Une licence internationale délivrée par les États-Unis en 2015 pour l’accès à certains logiciels, matériels et services liés aux communications personnelles a atténué les sanctions dans une certaine mesure. Toutefois, certains prestataires de services ont choisi de ne pas demander les licences nécessaires pour exporter des services vers le Soudan, en raison des difficultés pour les obtenir et de la nécessité de les renouveler régulièrement.

Les sanctions concernant les technologies de communication ont été levées en 2015, l’embargo commercial a été levé en 2017 et le Soudan a été retiré de la liste des États soutenant le terrorisme en 2020. Malgré tout, l’accès du peuple soudanais aux services technologiques et financiers reste limité.      La liste de logiciels, de technologies et d’équipements encore soumis à restriction est longue. De plus, les grandes entreprises technologiques n’incluent pas le Soudan dans leurs listes de régions pouvant accéder à leurs services, tels que Google Workspace, Microsoft Azure, Azure Government et Microsoft Office 365, ainsi qu’à des cours en ligne, des plateformes et d’autres services internationaux.

L’exclusion de l’ensemble du pays de l’accès à de plus amples opportunités de revenus pendant la guerre en cours au Soudan poussera davantage de familles sous le seuil de pauvreté.

L’exclusion numérique des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays et des réfugiés au Soudan

Au Soudan, une crise économique prolongée s’accompagne de conflits préexistants dans certaines régions. Avant avril 2023, 15,8 millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire. Au moment de la rédaction de cet article, le nombre de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire était passé à 24,8 millions, dont huit millions de personnes déplacées de force en raison de la guerre actuelle.

Les plateformes numériques de travail offrent aux personnes déplacées un moyen de gagner leur vie. Elles sont particulièrement bénéfiques pour les groupes de travailleurs traditionnellement défavorisés et confrontés à des obstacles pour accéder au marché du travail, tels que les femmes, les personnes handicapées, les jeunes, les réfugiés, les migrants et les personnes issues de minorités raciales et ethniques. Mais les personnes déplacées au Soudan sont confrontées à des défis majeurs pour rejoindre ces plateformes numériques de travail, en raison de la mise à l’écart des banques soudanaises des systèmes bancaires internationaux et du fait que le Soudan n’est pas répertorié dans la plupart des plateformes numériques de travail, telles que Fiver et Upwork. Certaines plateformes stipulent dans leurs conditions générales qu’elles n’autorisent pas les personnes originaires de pays soumis à des sanctions à s’inscrire.

Les réfugiés et autres personnes déplacées de force dans le monde entier se heurtent à des difficultés pour accéder aux services de base liés à la technologie, tels que l’enregistrement des cartes SIM, la connectivité des téléphones portables et les comptes bancaires. Le Soudan ne fait pas exception. Les exigences énoncées dans les lois et réglementations du pays en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme créent des obstacles juridiques pour les réfugiés et les demandeurs d’asile dans l’accès aux institutions financières formelles, à l’argent mobile et à d’autres services financiers numériques. Ces problèmes sont interconnectés. L’absence d’un endroit où placer leur argent rend les personnes déplacées de force très vulnérables.

La loi soudanaise exige que les cartes SIM soient enregistrées avec une pièce d’identité reconnue. Actuellement, les cartes d’identité de réfugiés soudanaises ne répondent pas aux obligations en matière de pièce d’identité pour enregistrer une carte SIM. De nombreux réfugiés et demandeurs d’asile ont accès aux cartes SIM par l’intermédiaire d’amis et de membres de leur famille qui disposent d’une pièce d’identité acceptable, d’autres par l’intermédiaire d’agents d’opérateurs de réseaux mobiles, et d’autres via des organisations humanitaires qui distribuent des cartes SIM enregistrées en masse à leur nom.

Bien qu’il existe des solutions formelles et informelles à l’obligation d’enregistrement de la carte SIM ainsi qu’à l’accès aux services financiers, y compris à l’argent mobile, ces solutions de contournement ne sont pas aussi efficaces qu’un cadre juridique ouvert et inclusif. Alors que des organisations humanitaires assistent les populations en fournissant des espèces, les solutions de contournement comportent des risques et soulèvent des questions de responsabilité. Elles découragent une véritable inclusion financière pour les populations concernées. Ainsi, les sanctions économiques peuvent affecter considérablement le financement et la distribution de l’aide humanitaire de diverses manières.

Recommandations pour améliorer l’accès numérique au Soudan et ailleurs

Les restrictions sur l’accès à la technologie et les politiques gouvernementales affectent l’accès des personnes déplacées internes et des réfugiés aux plateformes de travail en ligne, aux cartes SIM et à d’autres services en ligne. La guerre en cours au Soudan ne fera qu’augmenter le nombre de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire, alors que l’acheminement de cette aide sera difficile, de nombreuses régions devenant inaccessibles pour des raisons de sécurité. Un accès accru à Internet et à la technologie mobile peut aider les groupes marginalisés à améliorer leurs conditions et leur capacité à jouir de leurs droits, notamment en matière d’accès à l’éducation, à des moyens de subsistance et à l’information. Les autorités soudanaises doivent s’efforcer de faciliter l’accès aux cartes SIM pour les réfugiés et les communautés marginalisées en mettant à jour le Règlement général de 2012 du Conseil national de transition.

Il est crucial que les factions belligérantes et les acteurs des télécommunications maintiennent des réseaux de communication en période de conflit, car les perturbations limitent l’accès des citoyens à l’information et portent atteinte à la liberté des médias et à la liberté d’expression. En outre, les perturbations entravent l’accès des citoyens aux services essentiels et à des abris, tout en nuisant également à l’efficacité des efforts humanitaires.

La stabilité politique et économique est essentielle pour résoudre les problèmes de développement et de droits humains au Soudan. La communauté internationale doit rester déterminée à mettre fin au conflit en cours au Soudan, à promouvoir la paix, la liberté et la justice, et à soutenir sa transition vers un gouvernement civil. Les répercussions des sanctions passées se font toujours sentir, limitant la capacité de la population soudanaise à accéder aux technologies qui contribuent à la réalisation des Objectifs de développement durable. La communauté internationale peut en tirer des leçons et s’orienter à l’avenir vers des sanctions plus ciblées contre les pays. En ce qui concerne le Soudan, elle doit également œuvrer à faciliter l’accès aux services plus globaux qui sont toujours bloqués, même après la levée des sanctions économiques.

 

Wala Mohammed
Chercheuse indépendante et fondatrice de la Hopes & Actions Foundation 
wala.ahmed@outlook.com  linkedin.com/in/wala-mohammed-b01858ab/

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