Partage de données sensibles sur les migrants forcés

Une plate-forme internet collaborative pour le partage d’informations démographiques critiques sur les personnes déplacées peut-elle améliorer l’exécution et l’intervention?

Au cours de la dernière décennie, le développement de logiciels novateurs et leur accessibilité relative ont entrainé une croissance rapide de toute une série d’outils pour créer, analyser, visualiser et utiliser des données, en temps réel, dans le cadre d’interventions humanitaires. L’ONG italienne INTERSOS1 a mis en place un système d’information géographique (SIG) sur plates-formes internet qui a pour but d’aider à déterminer et à suivre les mouvements des populations et les besoins qu’elles peuvent avoir, et elle a commencé à publier des données géo-référencées2 sur les populations déplacées dès 2005. Des données sur les populations affectées au Darfour, et ensuite au Tchad voisin ont été recueillies et publiées sur une plate-forme SIG.

Autant d’informations que possible ont été recueillies sur la constitution des populations réfugiées, notamment : des estimations historiques ou actuelles de population, des informations ethniques et des indications sur les mouvements ; des données sectorielles sur la santé, l’éducation, la sécurité, les abris, l’agriculture et la jouissance de la terre ; des types d’installations (par exemple, inhabitées, abandonnées, détruites) ; et des informations spécifiques sur les individus vulnérables.

Les données recueillies ont été mises à disposition d’une audience plus large par le biais de plates-formes internet semi-privées ad hoc. Dans la mesure où les outils internet permettent un partage ‘en temps réel’ de l’information, des personnes travaillant dans différentes agences ont pu contribuer à la mise à jour de l’information recueillie en temps réel. Néanmoins, toutes les ONG n’ont pas profité de ces plates-formes dans la même mesure. Certaines ont utilisé les plates-formes de données de manière occasionnelle mais n’ont ni partagé l’information, ni participé au système. D’autres ont utilisé fréquemment les plates-formes internet mais leur niveau d’utilisation a varié au cours du temps, en fonction de la personne qui dirigeait l’opération à un moment précis. Il n’en reste pas moins que si ces outils étaient plus largement adoptés sur le terrain, une collaboration de ce type pourrait améliorer la coordination et l’intervention inter-agences en éliminant le risque d’effectuer à double du travail et des évaluations.

Suite à l’expérience au Darfour et au Tchad, INTERSOS a étendu l’utilisation des plates-formes internet SIG à d’autres programmes, en adaptant les plates-formes aux besoins spécifiques de la population affectée et en offrant des catégories et des visualisations différentes en fonction des contextes. Par exemple, au Darfour et au Tchad, le village était l’unité d’analyse, et l’échelle géographique était énorme. Au Yémen au contraire, l’unité pertinente d’analyse était l’individu et le foyer, et en conséquence la couverture géographique se limitait à un camp et à deux zones urbaines.

Sur toutes les plateformes internet SIG d’INTERSOS, les utilisateurs peuvent utiliser les données de quatre manières différentes :

  • Sous la forme de cartes thématiques adaptées, selon les spécifications de l’utilisateur (par exemple : présence ou absence de PDI, de points d’eau, d’écoles, etc.);
  • Sous la forme de listes, de statistiques et de tableaux créés par la banque de données, à nouveau en fonction de la demande de l’utilisateur ;
  • Sous la forme d’un tableau Excel téléchargeable;
  • Sous la forme d’un rapport narratif téléchargeable.

Un accès différencié aux données sensibles

Dans un contexte où l’insécurité est courante, la diffusion d’informations sensibles peut potentiellement nuire aux bénéficiaires prévus et violer leur intimité. Notre expérience nous montre que les questions qui touchent à la diffusion des données sensibles et à une garantie simultanée de la sécurité et du bien-être des répondants constituent un réel défi et remettent en cause les tentatives pour respecter les principes humanitaires fondamentaux. Une organisation peut conserver un certain contrôle sur le recueil, l’enregistrement et l’analyse des données parce qu’elle peut appliquer des protocoles destinés à protéger les informations confidentielles. Cependant, dans la phase de publication, et parce que les données sont partagées par les agences, cette même organisation se voit confrontée au problème supplémentaire d’avoir à garantir la confidentialité d’autres agences sur lesquelles elle n’a que peu ou pas du tout de contrôle.

Dans une tentative pour atténuer ces risques relatifs à la sécurité et au respect de l’intimité, INTERSOS a décidé de restreindre l’accès à certaines informations sur ses plates-formes internet et a imposé à tous les utilisateurs de s’enregistrer pour avoir accès au site. Il a été demandé aux utilisateurs, comme pré-condition pour avoir accès à la base de données ou pouvoir contribuer à son contenu, de s’identifier auprès du responsable de la gestion du SIG internet et de fournir des informations sur le rôle qu’ils remplissent. Le responsable du SIG internet se charge alors d’approuver les demandeurs d’accès et de leur fournir un mot de passe.   

Le processus d’enregistrement a permis d’attribuer différents niveaux d’accès en fonction des types de données. Certains membres du cercle interne, avaient accès à l’ensemble de l’information recueillie, y compris aux noms et aux autres données sensibles. Certains employés d’INTERSOS dans des postes de responsabilité critique, certains membres du personnel d’UNHCR et une sélection de responsables d’autres organisations cruciales se sont vus attribuer un accès à ce niveau. Un deuxième palier d’accès excluait les informations personnelles tout en conservant un grand nombre de détails, particulièrement ceux relatifs aux besoins non couverts et aux informations économiques. Une majorité des organisations d’aide qui avaient des employés actifs dans la zone se sont vues attribuer un accès à ce second niveau. Finalement, un troisième palier d’accès a été ouvert aux universitaires et aux autres organisations non présentes dans la zone. Ce palier d’accès fournissait des informations générales sur le contexte en limitant le niveau de détails sur les personnes individuelles.

Différencier les niveaux d’accès permet de protéger les données les plus sensibles tout en permettant aux audiences prévues d’avoir un accès crucial à ces dossiers. INTERSOS était convaincu d’avoir réussi à établir le bon équilibre avec ce système. Cependant, même avec différents niveaux d’accès des questions persistent : Qui est propriétaire des données ? Et comment les organisations qui ont recueilli les données peuvent-elles s’assurer que les consommateurs ne vont pas en faire un usage abusif?

INTERSOS a trouvé extrêmement ardu de prédire les utilisations possibles des données et de les classer en fonction de leur niveau de sensibilité. A l’heure actuelle l’organisation considère si elle devrait demander aux usagers d’accepter des conditions légales plus rigoureuses pour avoir accès au site, afin de restreindre une utilisation potentielle des données par les individus qui  ont accès aux plates-formes SIG. Mais même dans ce cas, comment une organisation peut-elle garantir que tous les utilisateurs approuvés seront en mesure d’assurer la conservation en toute sécurité de leurs données ? Combien de temps et de ressources seront nécessaires pour que certains critères de sécurité soient remplis ? D’un côté, les agences doivent pouvoir contrôler l’utilisation en restreignant le nombre d’utilisateurs approuvés. De l’autre, elles reconnaissent la nécessité de collaborer et dans ce cas de promouvoir une connaissance et une utilisation élargie de cet outil. L’un des défis principaux pour l’avenir consiste à se frayer un chemin entre ces préoccupations relatives à la sécurité dans des environnements opérationnels difficiles et politiquement sensibles.

Qualité des données

Des données imprécises, contradictoires ou manquantes peuvent avoir des conséquences négatives imprévues à la fois pour les populations affectées et pour les agences humanitaires. Même s’il s’avère  qu’il est peut-être  impossible de garantir l’entière fiabilité de l’ensemble des données présentées, une ONG devrait être capable de fournir des informations détaillées sur la manière dont les rapports ont été recueillis, ce qui peut contribuer à déterminer le niveau de confiance qu’il est possible d’accorder à ces données.

Les organisations sur le terrain doivent être claires sur la manière dont leurs données ont été obtenues et codées, et doivent nous renseigner sur les choix parfois difficiles qu’elles ont pu avoir à faire. Créer un livre de codes, ou au moins fournir des explications détaillées sur l’ensemble du processus de recueil de données et de la manière dont elles ont été codifiées, devient particulièrement important – est difficile – dans des situations de collaboration. Tout en acceptant que des informations et des mises à jour, comme par exemple des besoins nouvellement identifiés ou l’installation d’un nouveau point d’eau, soient intégrées au système par les utilisateurs enregistrés, y compris d’autres agences, INTERSOS a cherché à accroître la fiabilité des informations en ne publiant que les informations considérées comme fiables par son équipe de profileurs. A l’avenir, et pour qu’il soit possible de vérifier la fiabilité de l’information, un soin considérable devrait être consacré pour garantir que toute personne effectuant une mise à jour fournit des informations sur sa méthodologie et a été identifiée.

Efficacité de l’outil

Nous voulons nous assurer que la technologie ne devienne pas une fin en soi mais plutôt un moyen au service d’un but plus large. Il existe cependant deux séries de difficultés qui entravent la réalisation d’un tel objectif.

La première série concerne l’aspect technique. Afin d’assurer une utilisation aussi large que possible de l’outil, il faut tenir compte très soigneusement et dès le stade de sa conception, du niveau de connaissances en informatique des utilisateurs ciblés et de la qualité de la connexion internet dont ils disposent. Un effort constant est nécessaire pour sensibiliser les utilisateurs et leur offrir une formation de base à l’utilisation de l’outil, et ce à la fois à l’intérieur de l’organisation et à travers les différentes organisations. Dans la mesure où les employés humanitaires changent fréquemment dans les situations d’urgence, il est nécessaire de proposer périodiquement des formations pour les personnels nouvellement arrivés.
 
L’une des caractéristiques les plus utiles d’un outil internet provient du fait qu’il intègre automatiquement la capacité de vérifier le nombre et la fréquence des visites, le type de données téléchargées et le type d’utilisateurs, ce qui à son tour permet au système lui-même d’être remis à jour. Savoir quelles sont les demandes les plus fréquentes à l’intérieur du système peut être utilisé pour créer de nouveaux outils avec de meilleures fonctionnalités et pour mettre à jour les méthodologies de recueil des données. Contrôler l’utilisation d’une nouvelle plate-forme est un processus perpétuel qui nécessite une attention constante.

Les autres défis, par contre, sont structurels et relèvent de la sphère de la coordination inter-agences. Au Darfour, INTERSOS et le Danish Refugee Council ont atteint un niveau élevé de collaboration dans la collecte des informations sur les mouvements de population à travers l’utilisation de la plate-forme internet SIG. D’autres agences, même si elles ont apporté certaines mises à jour au système, sont restées en grande partie des utilisateurs passifs de l’outil, alors qu’un troisième groupe d’entre elles a développé des outils indépendants, non intégrés à la plate-forme INTERSOS. Ce scénario n’est pas unique au Darfour. La duplication et le manque d’intégration risquent de continuer à poser problème, comme risque également de poser problème  le besoin pressant de mettre en commun les données et les outils. C’est donc dès maintenant qu’il faut discuter des efforts à double et du gaspillage. 

Après avoir établi les besoins, le partage des informations recueillies par plusieurs agences à travers une plate-forme internet de SIG devient de plus en plus souvent l’étape suivante en termes de collaboration et d’intervention. Nous demandons instamment aux acteurs les plus importants dans ce domaine de continuer à explorer cette question. Nous pensons qu’ils vont découvrir que le type de collaboration et de partage des données grâce à une plate-forme internet SIG, tel que décrit ici améliore de façon démontrable le sort des migrants forcés en améliorant l’assistance humanitaire.

Prisca Benelli (prisca.benelli@tufts.edu) est doctorante à la Fletcher School of Law and Diplomacy, Tufts University; elle a travaillé comme Responsable de programme pour INTERSOS au Darfour en 2008-09. Alessandro Guarino (alessandro.guarino@intersos.org) est chef de mission pour INTERSOS au Yémen et il a travaillé comme responsable de bureau pour les projets informatiques à INTERSOS de 2006 à 2010. Jen Ziemke (jen@crisismappers.net) est Co-fondateur d’International Network of Crisis Mappers, Professeur assistant à la John Carroll University, et Professeur associé de Crisis Mapping & Early Warning de l’Harvard Humanitarian Initiative.


1  http://www.intersos.org/en (seulement en anglais et italien)

2  Géo-référencement s’agit de spécifier la localisation de quelque chose en fonction d’une carte ou de coordonnées.

 

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