Au Kenya, la technologie est mise à contribution pour réunir les familles éloignées

Tirant profit de l’expansion de la téléphonie mobile et de l’internet, de nouveaux outils numériques peuvent aider les réfugiés à retrouver des membres de leur famille dont ils ont perdu la trace. La sécurité des données constitue un aspect fondamental de tels outils.

Une nouvelle initiative permet aux réfugiés et ONG de déposer une demande de recherche de proches disparus par le biais de l’internet ou de téléphones mobiles reliés à l’internet. Des outils semblables pour smartphones sont également en cours de développement. En substance, grâce à ces outils, n’importe quel téléphone peut être utilisé, n’importe où, pour transmettre des données sur les familles séparées et les aider à reprendre contact. Refugee Consortium of Kenya (RCK - le Consortium pour les réfugiés au Kenya), en partenariat avec Refugees United (RU - Réfugiés unis), a déployé un projet de localisation de proches, nommé « Refugees United Project » (RUP, Projet Réfugiés Unis), par le biais de ses trois bureaux de Nairobi, Kakuma et Dadaab.1

Comment ça marche

Les familles réfugiées finissent souvent séparées lorsqu’elles fuient vers d’autres pays et continents. Les tentatives d’apaiser les souffrances des réfugiés sont cruciales pour la poursuite de leurs droits universels, tels que le droit de vivre en communauté et le droit à une vie de famille.

Une évaluation conjointe RCK/RU a révélé que 80% des personnes interrogées souhaitait retrouver un de leurs proches et que les réfugiés de Nairobi, Dadaab et Kakuma rencontraient de grandes difficultés lorsqu’ils essayaient de reprendre contact les uns avec les autres. Au cours de douze premiers mois suivant le lancement du projet RUP en juillet 2010, plus de 46 000 réfugiés du Kenya se sont inscrits (un peu plus de la moitié de l’ensemble des clients servis par RCK au cours de la même période). Le succès de ce projet dépend de la taille de la base de données de RUP. RCK a multiplié ses initiatives de sensibilisation au RUP, espérant communiquer des informations sur ses services à tous les réfugiés du Kenya mais aussi du reste du monde grâce à son réseau grandissant de partenaires, et utilisant des activités sur le web et hors web pour élargir ses services de localisation en Afrique du Nord et de l’East, en Europe de l’Ouest et aux États-Unis.

A l’aide de l’une des plateformes disponibles (navigateur de téléphone, internet, Android), les réfugiés inscrivent une demande de recherche dans une base de données promue au niveau mondial et conçue, par souci de sécurité, pour enregistrer uniquement les informations que le réfugié concerné souhaite divulguer. Les réfugiés peuvent étayer leur « profil » de base en ajoutant des informations spécifiques que seuls les amis et la famille devraient pouvoir reconnaître, telles qu’un surnom, une description physique, des moments ou des secrets partagés, un village natal, le nom d’un enseignant ou d’un prêtre, le dernier endroit où la personne avait vu sa famille, etc. De nombreux réfugiés choisissent d’indiquer leur nom complet lorsqu’ils s’inscrivent, mais pas le lieu où ils se trouvent.

Une fois qu’ils ont créé leur profil avec autant d’informations personnelles qu’ils sont disposés à rendre publiques, les réfugiés peuvent rechercher leur famille et leurs amis par leur nom, âge, sexe et d’autres informations. Les informations personnelles indiquées dans un profil permettent également aux réfugiés de distinguer les membres de leur famille des autres individus dont le nom est semblable. Une fois qu’un réfugié trouve quelqu’un qui semble être un de leurs proches, un échange de messages peut avoir lieu pour confirmer l’identité des deux parties. Les réfugiés peuvent envoyer des messages par le biais de la plate-forme web de RU, si bien qu’ils n’ont pas besoin d’avoir eux-mêmes une adresse électronique ou un téléphone mobile, même si de tels outils rendent le système plus convivial.

Sécurité

Le RUP cherche à préserver la sécurité de sa base de données et ne stocke aucune information sur l’emplacement des réfugiés à part leur pays. Quelques partenaires sélectionnés (tels qu’Ericsson, la société de téléphonie mobile avec laquelle les outils pour téléphone ont été développés) sont autorisés à accéder à la base de données par le biais d’une interface logicielle. Les règles gouvernant l’utilisation du RUP sont transparentes et les réfugiés sont informés à toutes les tapes de la nature du programme, mais aussi du lieu où leurs informations sont stockées et affichées.

Une grande attention est portée à l’éducation des utilisateurs si bien que même les individus peu familiers avec la technologie peuvent prendre des décisions éclairées sur la manière d’utiliser la plateforme. RCK organise des ateliers et des réunions de sensibilisation des communautés, aussi bien dans les camps de réfugiés qu’en milieu urbain, pour aider les individus à comprendre comment la plateforme fonctionne et répondre à leurs questions. Au cours de ces réunions, le personnel est équipé d’ordinateurs portables et distribue des formulaires d’inscription pour inscrire les personnes intéressées. Une fois inscrits, ils peuvent visiter la plateforme RU pour voir si d’autres personnes sont à leur recherche ou pour étayer leur profil afin d’augmenter leurs chances de retrouver leurs proches. Les réfugiés qui craignent pour leur sécurité sont vivement encouragés à ne pas s’inscrire sur le site de RU; cette recommandation est aussi indiquée sur la page des FAQ du site web de RU. Ainsi, les réfugiés qui estiment que la création d’un profil pourrait poser un risque pour leur sécurité ne s’inscriront pas.

Certains choisissent de s’inscrire sous un nom différent afin de ne pas être identifiés par des individus aux intentions malveillantes qui pourraient essayer de les retrouver. La possibilité de rester anonyme sur la plateforme permet aux réfugiés de préserver un certain degré d’invisibilité. Certains réfugiés craignent que leur gouvernement ou d’autres acteurs utilisent la plateforme pour menacer leur sécurité ou chercher à les rapatrier. D’autres craignent que des groupes politiques ou armés cherchent à les recruter. En conséquence, les individus décident fréquemment de n’indiquer que leur nom mais pas leur emplacement, ce qui rend tel recrutement bien plus difficile.

Certains réfugiés, en particulier ceux qui ne détiennent pas de papiers d’identité, sont peu disposés à s’inscrire car ils craignent de se rendre visibles et d’être repérés par les autorités. La possibilité de rester anonyme dans la base de données, c’est-à-dire de permettre aux réfugiés de fournir aussi peu ou autant d’informations qu’ils le souhaitent, est une caractéristique qui doit être mieux communiquée.

Au cours du processus d’inscription, RU informe les réfugiés des services que l’organisation propose mais aussi de ceux qu’elle ne propose pas. Notamment, elle explique que si un individu prend contact avec vous pour vous offrir de l’assistance, un emploi ou d’autres « avantages », il s’agit d’une escroquerie et RU doit en être informé. RU utilise sont propre système de messagerie encrypté sur le site-même, vers lequel les réfugié sont orientés pour répondre aux messages.

La plateforme doit être considérée comme un complément à d’autres méthodologies et activités existantes destinées à retrouver des proches. RU souligne également que son projet en ligne n’est pas destiné à tous les groupes de réfugiés. Si l’inscription sur le site risque de mettre en danger un réfugié ou sa famille, la personne désirant s’inscrire est vivement encouragée à ne pas le faire.

Bien sûr, le projet à connu quelques problèmes initiaux. La plupart des réfugiés possèdent un téléphone portable mais la majorité de ces téléphones ne sont pas équipés de la technologie WAP (Wireless Application Protocol), qui permet d’accéder à internet. Un service par SMS est prévu au Kenya mais n’a pas encore été mis en œuvre.

Le Projet « Refugees United » est actuellement en cours de déploiement dans d’autres zones d’Afrique de l’Est, par exemple dans le nord de l’Ouganda où l’UNHCR pilote actuellement le service, et en Afrique du Nord, où plusieurs entités travaillent aujourd’hui avec la plateforme. Plus de 4 500 nouveaux réfugiés s’inscrivent chaque mois.

Histoire d’une réussite

En 1991, Ahmed Hassan Osman* a fui la Somalie en guerre, laissant sa famille derrière lui à Kismayu, pour demander l’asile au Kenya. Ahmed a vécu pendant quelques temps dans le camp de réfugiés d’Ifo avant d’être réinstallé au Colorado, où il a ensuite obtenu la citoyenneté américaine.

En 1992, son cousin Abdulahi Sheikh est arrivé au Kenya à la recherche d’une assistance. Ayant obtenu le statut de réfugié, Abdulahi s’est retrouvé au camp de Dagahaley à Dadaab. Il pensait qu’Ahmed se trouvait à Dadaab ou qu’il y avait vécu, mais ses efforts pour le retrouver se sont avérés infructueux, si bien qu’il a fini par abandonner tout espoir de le revoir un jour. En fait, Abdulahi pensait qu’Ahmed était rentré en Somalie.

Début 2011, RCK a employé Abdulahi pour aider à déployer le projet RU dans le camp de réfugiés de Dagahaley. Abdulahi s’est inscrit sur la base de données et a commencé à rechercher les proches dont il avait perdu la trace. Après avoir trouvé un nom qui lui était familier, il a contacté l’individu concerné par le biais de la messagerie de RU. Et en lisant la réponse de cet individu, il s’est rendu compte qu’il venait de retrouver son cousin bien-aimé après 20 ans de séparation et de recherche. Après avoir échangé leur numéro de téléphone, Ahmed a appelé, rompant 20 années de silence. Aujourd’hui, Abdulahi et Ahmed sont en contact régulier et ils continuent tous les deux à rechercher d’autres amis et relations familiales.

*Le nom de la personne a été changé.

Lucy Kiama (refcon@rckkenya.org) est directrice exécutive de Refugee Consortium of Kenya www.rckkenya.org; Christopher Mikkelsen (cm@refunite.org) est directeur de Refugees United (www.refunite.org); Caroline Njeri (caroline@rckkenya.org) est directrice de projet du Refugees United Project in Kenya; et Mikkel Hansen (mikkel@mailbox.as) était directeur de projet pour la région est-africaine chez Refugees United.

1 Ce projet bénéficie de l’appui du Kenyan Département of Refugee Affairs (DRA, Département kényan des affaires relatives aux réfugiés), de l’UNHCR, de la Société kényane de la Croix-Rouge et d’Ericsson.

 

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